Dans un monde de la vitesse, quelle place laissons-nous aux plus âgés, aux plus fragiles, aux moins rapides ? Une opinion de Vincent Delcorps, rédacteur en chef de la revue "En Question".

Ce matin, c’est au pas de charge que vous avez habillé vos enfants, et en courant que vous les avez nourris. Ce midi, vous mangerez dans un fast-food. Rapidos ! Après quoi, si l’on vous y autorise, vous vous offrirez un temps de repos. Mais court : pas plus qu’une micro-sieste. En fin de journée, dans votre grande surface préférée, vous éviterez les files en scannant vos produits. Sans doute opterez-vous pour un plat préparé. Car ce soir, vous n’aurez pas le temps de cuisiner…

Tout cela prête à sourire. Le sujet est pourtant très sérieux. Il a un nom : l’accélération. Le temps serait-il en train d’accélérer ? Bien sûr que non ! En revanche, nos vies, elles, vont de plus en plus vite. Le sociologue allemand Hartmut Rosa a étudié le phénomène. Il estime que trois types d’accélération se conjuguent : l’accélération technique (le mail s’envole plus rapidement qu’une lettre), l’accélération du changement social (la société évolue en permanence) et l’accélération du rythme de vie (cette impression de toujours manquer de temps). Les causes ? Le même chercheur en identifie deux, intrinsèquement liées à notre modernité. La première, c’est la compétition. Au XIXe siècle, révolution industrielle et capitalisme ont imposé ce principe à nos modèles économiques. Il a fini par s’emparer de sphères de plus en plus larges de nos vies. Le second est de nature culturelle. Si les sociétés anciennes privilégiaient la perspective de la vie éternelle, nos sociétés sécularisées insistent sur la vie avant la mort. Notre nouvel objectif : profiter ! Un maximum ! Et sans attendre…

Reste qu’il nous faut tenir le coup. Alors, pour oublier le rythme infernal du quotidien, nous recherchons des échappatoires. Si nous en avons les moyens, nous nous offrons des vacances de rêve dans un hôtel de luxe. Ou une retraite en silence dans un monastère à l’écart. Nous pratiquons la méditation, la marche, la peinture, le yoga, le trail… Tout cela est très bien. Mais cela ne suffit pas toujours : ce ne sont parfois là que des parenthèses dans une vie qui demeure folle. Sans doute sont-ce aussi là les symptômes d’une société qui commence à sonner faux…

Plus fondamentalement, n’offrir que des solutions individuelles au problème revient à nier sa dimension politique. Or, celle-ci est évidente. Considérons ainsi le point de vue de la santé publique. Le burn-out n’est-il pas considéré comme l’un des grands maux de notre siècle ? Assurément, il pose la question de notre rapport au temps. Pensons aussi à la crise écologique, défi majeur de notre époque, largement provoquée par le rythme infernal que l’homme impose à son environnement. Certes, celui-ci ne peut (encore ?) modifier le rythme des saisons ; en revanche, il est capable de raccourcir la durée de mûrissement de ses cultures. Quand ses plantes ne poussent pas assez vite, il leur donne quelques produits. Cette pratique est devenue habituelle. On l’appelle "agriculture intensive". Et celle-ci s’oppose à l’agriculture… durable ! Dernier aspect : celui des inégalités sociales. Tout le monde n’a pas accès à la vitesse. Si certains semblent maîtriser le temps, d’autres paraissent condamnés à le subir. Dans un monde ultra-speedé, quelle place laissons-nous aux plus âgés, aux plus fragiles, aux moins rapides ?

Le chantier est de taille. Et, nous l’aurons compris, il doit être porté à différents niveaux. En ce domaine, cependant, il n’existe ni solution clé-sur-porte ni mesure prête-à-l’emploi. Tant pis… Ou tant mieux : pour parvenir à ré-habiter le présent, il nous faut aller à l’encontre de l’air du temps. Agir. Nous arrêter. Relire. Imaginer l’avenir. Et, sans nous lasser, à la compétition, l’urgence, la superficialité, préférer l’entraide, la profondeur, l’humanité. Nous le pressentons urgemment : c’est aussi en réinventant notre rapport au temps que nous pourrons construire une société meilleure, c’est-à-dire plus juste. Et plus durable.

(1) : La revue "En Question" est éditée par le Centre Avec. Dernier numéro : "L’accélération. Peut-on lui résister ?" - 7 €. Infos : www.centreavec.be - info@centreavec.be - 02/738 08 28