Une opinion de Philippe Dehalu, ingénieur.

Cher monsieur Genin, je voudrais vous prendre au mot, ou plutôt compléter votre article pour en dire encore un peu plus sur les voitures électriques.

Je trouve que la mode de ce printemps 2021 s’appelle : "H2 vert à toutes les sauces !"

Dans ces débats sur la transition énergétique, on entend peu la voix des ingénieurs ou on ne les questionne pas assez. Mais ceci est un avis tout à fait personnel, étant juge et partie, ingénieur moi-même.

Comme vous l’expliquez très bien, et c’est bien nécessaire, un véhicule à hydrogène est équipé d’une pile à combustible alimentée en H2 qui produit de l’électricité et de l’eau, cette électricité actionnant un moteur électrique.

Ce véhicule H2 m’interpelle sur plusieurs points :

1) Pourquoi une voiture H2 plutôt qu’une voiture électrique simple ? La voiture H2 est plus compliquée car elle comporte en plus un réservoir H2 et une pile à combustible, une batterie (à ne pas oublier) et un moteur électrique.

Une voiture électrique simple est plus facile à construire qu’une voiture essence ou diesel. La preuve, beaucoup de nouveaux entrants dans ce marché : Tesla et plusieurs Chinois.

Quant au prix, au vu de ces équipements complémentaires, un véhicule H2 doit obligatoirement être plus coûteux qu’un véhicule électrique.

2) Le bilan énergétique global du véhicule H2 est mauvais : d’abord produire de l’électricité, verte si possible, ensuite par électrolyse produire H2 (cela requiert beaucoup d’électricité et de l’eau très pure), transporter et stocker H2, produire une seconde fois de l’électricité grâce à une pile à combustible, pour alimenter un moteur électrique. En boutade, je dirais : "Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué !"

3) Transporter, stocker, distribuer H2, c’est une autre paire de manche que pour le gaz naturel ou le LPG !

Explosif dans l'air

H2 est non seulement un gaz inflammable, ce qui n’est pas très grave en soi, mais c’est surtout un gaz explosif dans l’air dans une grande plage du mélange H2-air, et ceci sans nécessiter une étincelle !

La dangerosité de ce gaz nécessite des matériaux et des équipements disposant de sécurités particulières. Notamment la qualité des aciers des canalisations.

Il n’est pas possible d’utiliser les gazoducs existants à gaz naturel pour transporter H2. Ceci est quasi totalement occulté.

Aussi une voiture H2 ne pourra jamais stationner dans un parking privé ou public fermé. En cas de fuite du réservoir sous haute pression, le risque d’explosion est réel.

Donc installer un réseau de stations-service H2 n’est pas une mince affaire.

L’autre voie pour le véhicule H2 est l’utilisation de H2 dans un moteur classique à combustion interne. H2 remplace alors l’essence/diesel.

Des essais de laboratoire ont lieu actuellement en France notamment, et donnent des résultats encourageants. Des essais sur des véhicules devraient suivre prochainement, mais les chercheurs français ne voient son application commerciale que dans quelques années.

Des motos de ce type ont déjà été mises sur le marché par BMW et Kawazaki. BMW a vite renoncé.

Contrairement à votre point de vue, je ne vois guère d’avenir pour la voiture à hydrogène. Lorsqu’elle sera au point, le marché sera dominé par les voitures électriques. L’autonomie de ces voitures augmente d’année en année grâce à l’amélioration constante des batteries, et le prix de ces batteries ne cesse de chuter. Et chutera encore drastiquement rien que du fait de la concurrence. Il suffit de voir le nombre d’usines de batteries en construction et en projet en Europe.

VW, donc aussi Audi, Seat, Skoda, vient d’annoncer la conversion totale de ses gammes à l’électricité. VW a identifié que c’était une question de… survie. En effet, tous les grands constructeurs automobiles ne survivront pas.

La mobilité hydrogène a peut-être un sens pour les poids lourds, les engins de génie civil et plus sûrement pour les navires.

Dans l’aviation, il y a deux pistes actuellement, l’électricité et le kérosène vert. Ce dernier ayant la cote pour les avions moyen et long-courriers.

Par contre H2 a un grand rôle à jouer dans l’industrie lourde : métallurgie, sidérurgie, cimenterie, verrerie, chimie. Il commence d’ailleurs à le jouer dans la sidérurgie, chez ArcelorMittal et Thyssen-Krupp entre autres.

Voici les quelques réflexions que m’inspirait votre opinion de ce 29 mars 2021 dans La Libre.

Titre et intertitre de la rédaction. Titre original : "Je ne vois pas d'avenir pour une voiture à hydrogène"

philippe.dehalu@detz.eu