Opinions
Un texte de Baptiste Beaulieu, médecin généraliste et auteur du blog "Alors voilà" (1).


C’est parce que nous ne sommes pas que des animaux et pas que des machines que nous échouons.


Quand on est soignant, on est souvent amené à accueillir des personnes qui expriment le sentiment douloureux d’avoir, je cite, "raté leur vie". Un divorce, un échec professionnel, une brouille irréconciliable avec ses enfants, le motif est différent mais le verdict est toujours le même : "Docteur, j’ai raté ma vie".

Mais ça veut dire quoi, rater sa vie ? Et sur quels critères ? Déjà, à l’école, nous grandissons avec l’idée que la bonne note fait le bon élève, quand la mauvaise note fait le cancre.

On ne nous dit pas : "Tu peux échouer, tu n’es ni une imprimante 3D, ni une araignée". Oui. Une araignée ne rate jamais sa toile, elle la tisse parfaitement parce que c’est dans sa nature, c’est instinctif. De la même manière : une imprimante 3D ne rate jamais son coup, elle obéit à son programme.

Le bel échec

C’est parce que nous ne sommes pas que des animaux et pas que des machines que nous échouons. Parce que nous sommes des êtres humains, que nous avons cette petite différence-là, qu’on appelle l’échec, et ça, c’est beau. Échouer, c’est d’abord une chance posée là, sur notre trajectoire de vie. Une possibilité d’apprendre.

Sans échec, le succès passe inaperçu. Il est fade, insipide. Et tous les scientifiques le savent : l’erreur est le meilleur des maîtres.

Les médecins en sauraient-ils autant sur le pancréas, et le cerveau, si le diabète et les coups sur la tête n’existaient pas ? Les romanciers aussi le savent : si vous regardiez un de mes manuscrits de travail ! Ils sont littéralement saturés de ratures !

L’écrivain Gilles Marchand, dans son excellent recueil Des Mirages plein les poches a écrit une nouvelle sublime, intitulée "Mon bateau". L’histoire d’un homme qui rêve de naviguer mais tous ses bateaux coulent. À chaque fois, ils coulent, mais lui revient à la nage. La nouvelle se termine comme ça : "Je n’avais plus d’argent mais je gardais mes rêves, alors j’ai acheté un petit bateau que j’ai mis dans ma baignoire. Il a coulé mais je le ramenais à la surface. À chaque fois, je le prenais entre mes mains et le ramenais à la surface. Après tout, c’était mon devoir de capitaine et les capitaines aussi ont des devoirs envers leurs rêves."

Il y a toujours du positif

Ce que veut dire l’écrivain Gilles Marchand, c’est que l’échec n’est pas un cul-de-sac, c’est une possibilité de recommencer autrement. Apprenons ça aux gamins et cela fera moins d’adultes angoissés et malheureux !

J’ai demandé aux personnes qui ont ce sentiment ce qu’elles aimeraient entendre. Toi qui m’écoutes, je ne vais pas te prouver que tu te trompes mais je peux te poser des questions, et t’aider à mieux définir cette souffrance, mieux définir la douleur.

Si pour toi "rater sa vie", c’est avoir fait un choix trop rapide à un certain moment, sache qu’il y aura d’autres choix et d’autres possibilités de se remettre sur les rails ou au moins améliorer le quotidien. Et on peut faire le point sur ce qui a été fait de positif, et ce qu’il reste à faire. On peut aussi critiquer ce mot de "bonheur", défini et vanté par la société.

Il y a toujours du positif. Rien n’est jamais définitif. À n’importe quel moment de la vie, on peut repartir à zéro. Avec de l’aide extérieure par exemple. Une de mes lectrices m’a dit un jour : "Tant qu’on est en vie, on a réussi." Et elle avait raison. Car, quand on y pense, même la fin du monde, même la fin de ton monde, quand elle arrivera, si elle arrive, ce sera aussi le début de quelque chose ! Je vais paraphraser l’écrivain et poète Samuel Beckett : "Tu as déjà essayé ? Tu as déjà échoué ? Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux !"

(1) : Ce texte a initialement été publié sur le blog "Alors voilà".

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Des mirages plein les poches"