Une opinion de Marc Molitor, journaliste.

Supposons un journaliste belge spécialisé dans les affaires chinoises et qui publierait des révélations embarrassantes pour la Chine, que celle-ci estimerait mettre sa sécurité en danger. Ce journaliste, de passage dans un pays sensible aux pressions chinoises, serait interpellé par le dit pays, à la demande des autorités chinoises qui demanderaient son extradition …

Supposons un journaliste belge spécialisé dans les affaires du Proche Orient, qui publierait des informations embarrassantes pour Israël, que Jérusalem estimerait compromettantes pour sa sécurité nationale … De passage dans un pays africain redevable à Israël, ce journaliste serait interpellé à la demande d’Israël qui requerrait son extradition …

A moins que ce même journaliste belge, ou anglais, ou français ou africain ou indien, ne publie des informations extrêmement embarrassantes pour l’Arabie saoudite, qui saisirait l’occasion de son passage dans un autre état du golfe ou en Egypte pour demander son arrestation et son extradition …

Ou encore un journaliste américain publiant des informations très confidentielles sur des opérations secrètes criminelles de l’armée indienne et que New Delhi tente de faire arrêter et extrader lors d’un voyage par exemple en Thaïlande …

Voilà ce qui pend au nez de tous les journalistes si Julian Assange, journaliste australien, arrêté en Grande-Bretagne, est extradé de la Grande-Bretagne vers les Etats-Unis pour avoir, comme responsable de Wikileaks, publié des informations que les Etats-Unis estiment dommageables pour leur sécurité.

Un précédent dangereux

Allan Rusbridger, l’ex-rédacteur en chef du Guardian, ne s’y est pas trompé. Alors que lui-même avait été en conflit avec le fondateur de Wikileaks alors qu’ils collaboraient pour publier des documents de l’armée et de la diplomatie américaine obtenus par Wikileaks, il exprime aujourd’hui sa vive inquiétude et critique la faiblesse de la réaction du monde de journalisme face à la procédure d’extradition de Julian Assange. " Quoi que nous pensions d'Assange, dit-il , ce pour quoi il est visé est semblable à ce que beaucoup de journalistes ont fait, alors il est surprenant pour moi que plus de gens ne puissent pas voir que cette affaire a des implications inquiétantes pour tous les journalistes".

S elon Rusbridger, le précédent que créerait le Royaume-Uni en extradant Assange pour le poursuivre en vertu des lois sur les secrets officiels d'un autre pays, " pourrait en fin de compte être utilisé par des régimes pour cibler les journalistes qui font des reportages sur des informations sensibles concernant des puissances étrangères. […] Le danger ici est que si tout le monde hausse les épaules et laisse Assange à son sort et que cela crée une sorte de précédent judiciaire, alors la prochaine fois... qu'un journaliste du Sunday Times écrit sur un système d'armes israélien secret, comme cela s'est produit dans le passé, les Israéliens diront "en fait, cela enfreint notre loi sur les secrets officiels, en vertu du précédent d'Assange, nous demandons maintenant que cette personne soit renvoyée dans notre pays afin que nous puissions la poursuivre ".

Rusbridger estime que les gouvernements du monde entier, y compris les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie, " ont déjà la volonté d'interdire tout type de reportage sur la sécurité nationale ", en supprimant l’argument de la défense de l'intérêt public et - ou en imposant leur propre définition de l’intérêt public -, et en rendant illégal non seulement de publier des documents, mais même de les recevoir.

Un homme privé de ses droits

Nous savons déjà comment les USA utilisent leur droit de façon extraterritoriale dans de nombreux dossiers – ils viennent même de sanctionner la procureur de la Cour pénale internationale qui enquête sur des crimes de guerre commis en Afghanistan, pas seulement par des terroristes islamistes, mais aussi par des troupes américaines … Cette offensive va s’étendre aux médias.

Depuis 2010 et la publication par Wikileaks des fameux documents et vidéos qui montraient certains (potentiels) crimes de guerre commis par des troupes américaines, Assange est l’objet d’une chasse à l’homme internationale, via des procédures abusives et dont l’irrégularité a été démontrée à suffisance. Elles se poursuivent à travers le procès mené à Londres dans des conditions de partialité indignes d’un état démocratique. Alors qu’il n’est ni poursuivi ni condamné pour quoi que ce soit en Grande Bretagne,

Des enjeux cruciaux

Assange est emprisonné juste de façon préventive à la demande des USA, dans des conditions d’incarcération exceptionnelles, qui le privent de ses droits, entravent sa capacité à se défendre convenablement et qui ont déjà des conséquences graves sur sa santé. Toutes les manœuvres et irrégularités des procureurs américains et britanniques semblent avoir pour effet principal de prolonger indéfiniment une détention qui pourrait le mener à la mort. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que c’est l’objectif poursuivi par défaut, car la base juridique des poursuites américaines reste faible et est fortement contrée par les avocats d’Assange. S’il ne peut être extradé et donc passer sa vie en prison aux USA pour sans doute y mourir, alors autant le faire pourrir par tous les moyens dans une prison de Grande-Bretagne.

Assange a fait preuve d’une résilience extraordinaire pour pouvoir supporter dix années de détention sous des formes diverses sans aucune condamnation. Mais cela va-t-il durer ? Si l’affaire va jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme, ce qui pourrait prendre encore un à deux ans, ne sera-t-il pas mort avant l’issue de la procédure ?

La mobilisation internationale en faveur d’Assange l’aide incontestablement, mais malgré les appels de Reporters sans Frontières, des fédérations européenne et internationale des journalistes, trop peu de ceux-ci semblent conscients des enjeux. Il n’est pas trop tard, mais il est grand temps.