Une opinion de Thomas Brogniet, professeur de mathématiques au lycée La Retraite, titulaire d'un master en sciences de l'éducation.

Alors que la deuxième vague de Covid déferle sur notre pays, l’enseignement prend à nouveau une tournure hybride. Bien que les détails n’en soient pas encore définis, ce mode de travail risque d’occuper les enseignants pour de nombreuses semaines à venir. Toutefois, d’un point de vue strictement éducatif, un retour dans les classes se doit d’être effectué. Car même s’il présente des avantages certains, ses défauts sont plus que des imperfections.

Alors que l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles est déjà l’un des plus inégalitaires de l’OCDE (Lafontaine, D., Bricteux, S., Hindryckx, G., Matoul, A.,&Quittre, V. (2019) "Performances des jeunes de 15 ans en lecture, mathématiques et sciences : Premiers résultats de PISA 2018 en Fédération Wallonie-Bruxelles". 65), un enseignement à distance ou hybride ne fera que renforcer ces inégalités.

Liker un post n’est pas une compétence

Premièrement, de nombreuses recherches ont déjà été menées sur l’apprentissage à distance durant les confinements plus ou moins lourds ayant eu lieu dans différents pays. Une de ces études a fait beaucoup parler d’elle en analysant les résultats obtenus sur la plateforme Zearn par les élèves en confinement au Royaume-Uni (Chetty, R., Friedman, J. N., Hendren, N.,&Stephner, M. (2020). "How Did COVID-19 and Stabilization Policies Affect Spending and Employment ? A New Real-Time Economic Tracker Based on Private Sector Data". National Bureau of Economic Research, 91 (Working Paper 27431), 1689 - 1699.). Les résultats sont représentés dans le graphique ci-dessous, dans lequel on peut voir un renforcement des inégalités dès le début du confinement.

© D.R.

Deuxièmement, la fracture numérique ne se limite pas au fait de posséder un ordinateur, une tablette et une connexion Wi-Fi à la maison. Savoir utiliser ces outils correctement est une compétence en soi, et qui est encore une fois bien mieux acquise par les élèves venant des familles aisées que par celles défavorisées.

Le concept de digital natives (qui supposerait que les personnes nées après 1985 aient des compétences fondamentalement différentes, du fait d’avoir grandi avec la technologie) a déjà été profondément remis en question (Kirschner, P. A.,&De Bruyckere, P. (2017). "The myths of the digital native and the multitasker. Teaching and Teacher Education", 67, 135 - 142.). Il serait naïf et dangereux pour un enseignant de penser que ses élèves ont développé organiquement des compétences dans les nouvelles technologies. Savoir publier une vidéo sur YouTube ou l iker un post sur Instagram, par exemple, ne sont pas des compétences qui se transfèrent vers la capacité de suivre un cours en ligne ou de rédiger des documents sur Word.

Aussi, les cours ne vont pas et ne devraient pas s’imbriquer dans le quotidien des jeunes. Il serait surprenant que nos élèves consomment nos cours spontanément, même s’ils sont aussi accessibles que leurs applications préférées. Même si les MOOC font beaucoup parler d’eux, il ne faut pas oublier que leur taux d’attrition [taux de ceux qui n’adhèrent pas au format proposé, NdlR] est généralement très élevé (Khalil, H.,&Ebner, M. (2014). "MOOCs Completion Rates and Possible Methods to Improve Retention - A Literature Review". EdMedia : World Conference on Educational Media and Technology, 2014 (1), 1305 - 1313./p/147656/), ce que nous ne souhaitons bien sûr pas pour nos élèves. L’enseignement à distance est en effet plus efficace dans une démarche synchrone (cours en ligne en direct, avec la présence des élèves) qu’asynchrone (enseignement via vidéos) (Solomon, H.,&Verrilli, B. (2020). "Synchronous and Asynchronous Learning". In D. Lemov (Ed.), "Teaching in the Online Classroom" (pp. 15-.5). Jossey-Bass.), mais demande alors beaucoup de travail de la part des enseignants.

Troisièmement, le lien social qui unit les enseignants aux élèves se retrouve érodé dans un contexte de cours en ligne. Pour certains élèves à risque, le contact régulier d’enseignants est une source de stabilité, de confiance, d’apprentissages. En diminuant la présence à l’école, on prive ces élèves de cet effet prof, dont les bénéfices sont reconnus.

Un risque de décrochage

À chaque période de cours à distance, je n’ai jamais eu l’occasion de donner cours à tous mes élèves. Certains n’ont pas donné de signe de vie entre mars et juin de l’année dernière. Promouvoir un enseignement hybride ou à distance, c’est s’exposer au risque de décrochage de nombreux élèves. Nous avons besoin d’une structure scolaire stable, d’un cadre d’apprentissage solide, au sens propre comme au figuré.

Si nous souhaitons un jour que l’école ne reproduise plus les inégalités scolaires, l’enseignement hybride n’en est résolument pas l’avenir.