Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe et directeur général honoraire à la Commission européenne.


Le pantouflage de Barroso ne cesse de faire débat. Alors que certains expliquent comment l’Europe devrait empêcher l’ancien président de la Commission de travailler pour Goldman Sachs, j’irais plus loin en affirmant qu’il faut le sanctionner.

On s’étonne d’avoir à revenir sur l’affaire Barroso. D’abord, en d’autres temps, elle n’aurait pas eu lieu. Imagine-t-on un Jean Rey, un Mansholt, un Delors, au terme de leur mandat à la tête de la Commission qu’ils illustrèrent, eux, magistralement, passer avec armes et bagages au service de la grande finance américaine ? L’idée ne les eut même pas effleurés. Ensuite on aurait pu penser que le coup de fil entre Juncker et Barroso, ce dernier avisant le premier de son engagement par la banque controversée de Wall Street en qualité de président de Goldman Sachs international, se serait conclu autrement. Juncker aurait pu ramener son prédécesseur à la raison avec deux arguments simples : "D’un côté, ton choix d’accepter cette nomination est inapproprié, car il va faire un tort considérable à la Commission et à ses services et donc à la cause de l’Europe que tu revendiques d’avoir servi pendant dix ans; de l’autre, franchement ta retraite plus que confortable suffit amplement, qu’as-tu besoin de la décupler ? C’est indécent." Mais les mots "inapproprié" et "indécent" sont-ils encore d’usage dans les conversations aujourd’hui à la tête de l’Europe ?

Enfin, l’embarras du Collège devant les premières réactions, unanimement outrées, déçoit gravement. Le cas Barroso est traité à travers le prisme du légalisme; il n’aurait rien fait d’illégal. Le Parlement où le puissant PPE veille au grain n’est pas en reste : Barroso, l’ancien maoïste, n’était-il pas un des siens ? L’ont-ils assez proclamé ? Les autres groupes en restent à la réprobation. Seuls les syndicats de fonctionnaires européens sont en émoi, avec raison. Ils ont été trahis.

Un boulet au pied

Commission et Parlement sont sans doute de l’avis qu’en ces temps médiatiques agités où une tragédie chasse l’autre, Nice venant après le Brexit, il suffit de laisser pisser le mouton. Or Commission et Parlement se trompent, car ils ont beaucoup à perdre dans cette histoire; la première voit son autorité morale affaiblie, tandis que le second risque de voir le taux de participation électoral se réduire encore au prochain scrutin. La forfaiture de Barroso en regard de l’article 245 du Traité va très vite se retourner contre eux, car elle fait le lit de l’euroscepticisme et du populisme.

Pourquoi acceptent-ils ainsi de se mettre un boulet au pied qu’ils vont traîner longtemps au plus grand dam de l’image de l’Europe devant ses citoyens ? Ils y avaient mis moins de formes en 1999 dans l’affaire Cresson, pourtant bien mineure en comparaison. Santer, le président de la Commission de l’époque, y avait d’ailleurs laissé son mandat. Autres temps, autres mœurs.

L’Europe d’aujourd’hui est trop faible pour ajouter aux coups venant du dehors, des fautes graves commises au-dedans. Quand les institutions sont faibles, les hommes doivent être forts, car c’est sur leur talent, leur caractère et leur intégrité que repose le succès de l’entreprise.

Un maigre héritage

Or l’homme Barroso a été sans doute le président le plus faible de la Commission. Son maigre héritage en atteste. Il s’est trouvé grevé dès le départ du concours empressé apporté par le Premier ministre Portugais en mars 2003 au sommet des Acores à Bush, Blair et Aznar pour envahir l’Irak pour un faux motif qui a déclenché le chaos au Proche-Orient avec ses cortèges de réfugiés et ses hordes de terroristes. Barroso, tout à son dogmatisme néolibéral, à sa complaisance pour l’intergouvernemental et à son trope atlantique n’a tout simplement pas saisi la nature de sa mission : il s’est battu pour la dérégulation financière, mais il n’a pas vu que le problème de l’Europe c’est que dans la concurrence avec les géants américains et désormais chinois, ses grands groupes souffrent d’un handicap de taille et de pouvoir de marché dans les secteurs à technologie avancée; il a mis en route l’usine à gaz de la coordination des budgets nationaux alors qu’un euro sans budget et sans fiscalité propres est non viable; il n’a abordé que tardivement et à la marge le thème des inégalités; il a ouvert la négociation avec les USA pour établir le TAFTA ou TTIP, un marché intérieur transatlantique et un Otan économique selon ses protagonistes.

Le dernier mot au politique

Le cas Barroso laisse ouvertes deux questions de fond : quelle est donc la nature de la relation qui s’est établie entre la Commission européenne et la grande finance de Wall Street pour que Goldman Sachs vienne recruter son président international à Bruxelles ? Pourquoi hésite-t-on à le sanctionner en l’obligeant à renoncer à ses fonctions ? Après tout, il suffirait que le président et le secrétaire général de la Commission compliquent l’accès direct de Barroso à ses anciens services. Sa mission auprès de Goldman Sachs ferait long feu. Un arrangement serait trouvé et on ne parlerait jamais plus de Barroso, soldat de fortune du capitalisme atlantique.

L’Europe de Barroso s’est laissé réduire à une construction fonctionnelle asservie au marché unique, outil principal - mais inefficient - de la compétitivité et de la croissance alors que c’est un modèle commun de développement durable qu’il s’agit d’élaborer. L’Europe doit retrouver une vocation politique et la politique ne se ramène pas à l’arbitrage des intérêts et des rapports de force, elle est l’expression d’une éthique collective renvoyant aux valeurs les plus hautes d’une société.

Dans notre univers complexe dominé par la dynamique du capitalisme et de la technologie, la mission de l’Europe est de faire prévaloir le bien commun au-dessus des intérêts nationaux, et de garantir le dernier mot au politique sur les forces du marché. L’Europe se doit donc d’être exemplaire dans l’exercice de la puissance publique. Il lui appartient de respecter les standards moraux de la fonction publique les plus élevés. L’Europe doit sanctionner Barroso.