Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d'école (s'exprime à titre personnel).

Ayant suivi de plus près, cette année, le cursus d’anciens élèves, je suis d'autant plus frappé par les chiffres de réussite à l’examen d’entrée en médecine : 20 % en 1ère session, 16 % en 2e. Cela signifie que près de 80 % des élèves qui se présentent n'ont pas le niveau requis. Cela appelle plusieurs réflexions, dans différentes directions, sans pouvoir les approfondir en quelques lignes.

D’abord, si l'on trouve que c'est une bonne chose de mettre un examen d'entrée pour éviter que des élèves ne deviennent de ces étudiants qui au bout de plusieurs années n’ont réussi qu'une partie des cours, traînent (grâce aux crédits) des casseroles et finissent par abandonner, coûtant très cher à la société, on comprend mal pourquoi on ne le fait pas dans toutes les études (il y a bien parfois des tests d’entrée indicatifs : mais ceux qui échouent n’en deviennent pas pour autant plus réalistes, les secondaires les ayant aveuglés). Cela éviterait pas mal de déboires et de coûts inutiles - sans compter des auditoires de premier bac qui, paraît-il, se transforment parfois en cour de récréation. Pourquoi donc la seule médecine ? À voir les résultats des autres études (dans les 60% d’échec en première bac), celles-ci ne semblent pas avoir des étudiants mieux préparés.

Attend-on des "presque médecins" dès l’entrée ?

Autre piste, les études de médecine seraient devenues tellement compliquées que seuls 20% de ceux qui en ont rêvé et qui s'y sont préparés (parce que personne n'ignore qu'il faut s'y préparer en surcroît de l'école secondaire) réussissent. Cela pose le problème de zérotage : attend-on des "presque médecins" dès l’entrée ? Ou alors, les études secondaires (même en sciences et math "fortes") ne sont pas suffisantes pour préparer à la médecine. Que cela signifie-t-il ? Que parmi les candidats, il y en ait qui aient rêvé d'être médecin mais sans assez travailler ou sans les capacités, cela se comprend : mais pas 80% ! S'ils sont aussi mal préparés, c'est peut-être parce que les secondaires ne visent plus que leur propre réalisation et que de dire que l'on fait une année pour se préparer à la suivante est devenu une grossièreté : on vise à terminer l’année avec les compétences minimales requises (et des échecs qu’on doit laisser passer, des recours, etc.). Manifestement, ce système ne semble pas porteur de réussite.

Certains idéologues auront sauté hors de leur fauteuil en lisant que tous n’ont pas les capacités. Pardon, camarades : tous ont le droit d’aller à l’université, ont les mêmes capacités, et si ce n’est pas le cas, c’est la faute des écoles... Tant qu’on y est, disons donc encore une autre chose indicible : toutes les écoles ne préparent pas de la même manière. Quand on rêve d'être médecin et que le décret inscription vous met dans une école certes "aussi bonne que les autres", "mais enfin quand même...", par les critères de proximité, il s'agit d'une terrible discrimination. Le même droit pour tous est donc contredit par ses chantres.

Bien plus : les élèves qui réussissent l’examen d’entrée en médecine, non seulement y travaillent depuis longtemps mais ont invariablement suivi des cours préparatoires (de relativement à très) coûteux. Comme me le disait un heureux lauréat, "je suis dégoûté de voir que des gens qui ont travaillé autant que moi mais dont les parents n’ont pas su payer les cours que j’ai eus, ont raté à cause de cela". Le système actuel joue donc pleinement la reproduction des situations inégalitaires (comme on le lui reproche vivement mais en ciblant mal le problème).

Pour une année préparatoire

Bref. Premièrement, le refus que l’on puisse choisir une école en fonction d’un niveau ou en changer en cours de chemin pour créer des niveaux homogènes, participe à créer une situation de marché pour qui en a les moyen et à reproduire les inégalités, a contrario de tout ce qui était voulu.

Deuxièmement, il faut réformer ce piège des "crédits" qui fait que certains étudiants visent "à passer" en renonçant d’emblée à tout réussir, ne visant même plus l’acquisition d’un savoir, mais le bachotage. Cette proposition vient d’être combattue au nom de "l’égalité des chances" : aveuglement idéologique. 

Troisièmement, que l’on forme les élèves aux exigences de la réussite de la vraie vie plutôt que de leur faire croire que les hautes études continueront à être le pays des Schtroumpfs. Puisque l'école ne va pas assez loin, et en attendant les effets du nouveau tronc commun qui vient de débuter en maternel, offrons gratuitement - voire imposons - à la place de l’examen une année préparatoire pour donner de vraies compétences (scolaires mais aussi quant au réel du métier). Cela pourrait être une proposition démocratique qui aiderait vraiment à faire fonctionner l’ascenseur social.