Opinions
Une opinion de Max Lower (1).


Si l’on part des données macroéconomiques et environnementales, même biaisées par une connaissance floue et lointaine, la rationalité du vote d’extrême droite saute aux yeux. Voici pourquoi.


Depuis des décennies, le monde académique, politique et médiatique s’interroge sur les ressorts et les déterminants des succès électoraux de l’extrême droite. Bien souvent, le vote d’extrême droite est attribué à un défaut ou une faiblesse de l’électeur : manque d’éducation, erreur de jugement, misère sociale ou tout simplement faute morale. Mais quels que soient les facteurs privilégiés, la plupart des analyses s’accordent pour présenter le vote des électeurs du Front, puis du Rassemblement national en France, ou encore du Vlaams Belang en Flandre, comme irrationnel. Je soutiendrai ici le point de vue inverse : si l’on part des données macroéconomiques et environnementales, même biaisées par une connaissance floue et lointaine, la rationalité du vote d’extrême droite saute aux yeux, au moins pour les catégories socioculturelles les plus concernées.

Un système qui dérape

Lorsqu’on doit envisager son avenir et celui de ses proches (ce qui est le cas en principe quand on vote), il semble raisonnable de s’appuyer sur les informations dont on dispose concernant l’état général du système dans lequel nous évoluons. À ce jour, ce système a deux faces (c’est d’ailleurs l’un de nos principaux problèmes). D’un côté : le système Terre - foncièrement limité - avec ses ressources naturelles, ses dynamiques écosystémiques et son état climatique. De l’autre : le système économique et financier - qui ne reconnaît aucune limite a priori - avec ses pertes et ses profits, ses processus de mutualisation (des pertes, en général) et de privatisation (des capitaux et des bénéfices). Il n’a échappé à personne que ce système est instable et génère des inégalités, comme en témoignent les multiples crises depuis les années 1970, tandis que le triomphe planétaire d’une gestion néolibérale de l’économie acte le principe de la fragilisation sociale au profit de l’enrichissement du capital. Quant au système Terre, des alertes sont lancées par les scientifiques depuis les années 1960 au moins, alertes qui ne cessent d’être confirmées, avec des signaux proprement catastrophiques en provenance de la biosphère et de l’atmosphère ces dernières années.

Une base rationnelle solide

Sur fond de ce décor (certes un peu schématique), que serait d’après vous une réaction "rationnelle" des classes dites populaires et "moyennes inférieures" des États d’Europe occidentale, qui ont bénéficié jusqu’à présent d’un système social parmi les plus protecteurs au monde ? Je crois que vous avez deviné. Même confusément, chacun comprend désormais que la Terre a des limites et que nous sommes en train de les violer allègrement, que le système capitaliste global est de plus en plus favorable à une minorité de plus en plus réduite et cosmopolite, que la démographie du Sud explose et que dans une économie mondialisée, les technologies numériques laisseront sur le carreau nos employés plus chers et peu qualifiés au profit de robots et de main-d’œuvre délocalisée. Dans ces conditions, y a-t-il lieu de s’étonner ou de s’indigner du succès d’un vote qui demande un statu quo social et culturel ?

Appelez cela "repli identitaire", "populisme" ou "extrémisme", cela n’y changera rien : les électeurs d’extrême droite votent en fonction du fait que leurs acquis sociaux et leur mode de vie ne sont pas extensibles à l’échelle de la démographie mondiale ; et c’est parfaitement rationnel. Car s’ils sont relativement défavorisés à l’aune de nos sociétés, ils comptent cependant parmi les privilégiés à l’échelle de la planète (les fameux 10 % qui émettent 49 % du CO2). Et ils ne peuvent pas l’ignorer. Les partis qui en bénéficient l’ont bien compris, puisqu’ils ont opéré ces dernières années un virage social, voire socialiste. Mme Lepen parle désormais de "protectionnisme écologique" et le Vlaams Belang a réussi à surprendre le rusé Bart De Wever avec un discours de réassurance sociale, là où la N-VA avait misé sur un libéralisme dur destiné à faire mal aux immigrés et aux francophones pauvres.

Une anthropologie réductrice

Aujourd’hui, l’offre de gauche est majoritairement inaudible pour l’électorat d’extrême droite, un électorat pourtant indispensable à l’émergence d’une alternative au modèle (néo)libéral. Et contrairement à ce que pensent de bonne foi des sociaux-démocrates, ce n’est pas parce que les arguments de la gauche sont trop subtils pour ces esprits mal dégrossis. L’un des derniers arguments de rationalité économique entendu à gauche consistait à dire que nous avons besoin d’immigration pour "payer nos pensions". Argument faible électoralement (il néglige la dimension culturelle), irresponsable sur le plan écologique (il table sur une croissance infinie) et indéfendable du point de vue des principes de la gauche (il résume l’humain à sa valeur productive).

Bien sûr, je ne prétends pas que chaque électeur de l’extrême droite opère le trajet logique suggéré ici. Il n’empêche que plus le temps passe, plus les signaux "macro" assurent une base solide et rationnelle à leur vote. Et cela est confirmé par les résultats électoraux. Partir de cette rationalité, c’est renoncer à la facilité d’un jugement moral et du dénigrement intellectuel. Cela impose une certaine rigueur.

Commençons par reconnaître que cette rationalité est un produit culturel d’une idéologie libérale qui définit l’humain comme Homo œconomicus, c’est-à-dire un être qui agit de manière rationnelle et égoïste, un être individualiste qui recherche son intérêt (voire celui de ses proches ou de son groupe ethnique, en vertu de la théorie du "gène égoïste"). Cette anthropologie est à la base de la situation que nous vivons. Tous les partis de la gauche du gouvernement l’ont acceptée, avec enthousiasme ou résignation. S’ils en paient aujourd’hui le prix, c’est parce que les conséquences matérielles de la doctrine libérale s’avèrent finalement incompatibles avec les valeurs universalistes et humanistes qu’ils défendent. La Terre a mis son véto.

Reconnaître la rationalité qui préside au vote d’extrême droite ne signifie pas s’y soumettre. Cette rationalité est discutable, parce qu’elle s’appuie sur une vision étriquée et réductrice de l’humain. Et elle est contestable, parce qu’elle conduit à des solutions redoutables pour notre dignité. Si une gauche sociale-écologiste doit reconstruire un discours qui porte au-delà de sa base électorale actuelle, il faudra qu’elle opère une véritable révolution culturelle.

(1) : L'auteur, connu de la rédaction, s'exprime sous un pseudonyme.