Une carte blanche de Corentin de Salle, directeur scientifique du Centre Jean Gol, le centre d'étude du MR.

Comment expliquer qu’un collectif dont l’objet social est de combattre le racisme et le sexisme adresse une invitation publique à une réunion virtuelle en précisant : "en non-mixité, sans hommes cis-hétéro et sans personnes blanches" ? Comment en est-on arrivé à ce que ceux et celles qui s’affichent à la pointe du combat antiraciste et antisexiste en viennent à exclure des personnes dont elles ignorent tout sur la seule base de la couleur de leur peau et de leur sexe ?

Donnons d’abord à cet évènement l’interprétation la plus charitable : en réalité, réunir des membres de minorités désireuses de partager des expériences douloureuses nécessite un espace de parole protégé ("safe space") et la seule présence de personnes appartenant, sans même le savoir, aux groupes dominants (et persécuteurs) est de nature à inhiber voire à tétaniser les victimes. Allons plus loin : l’appartenance à ces groupes dominants rendrait ces personnes incapables d’éprouver l’empathie requise voire même de comprendre la souffrance exprimée.

On ne combat pas la discrimination en discriminant

Telle est la lecture que des partisans d’un certain antiracisme (on va voir lequel) donnent de cet évènement. Mais elle n’est pas du tout satisfaisante à mes yeux. Pourquoi avoir communiqué de manière si agressive alors qu’il suffisait d’inviter nominativement les personnes de la catégorie souhaitée ? Pourquoi d’ailleurs des minorités devraient-elles être "protégées" contre des personnes blanches ? Exclure d’une activité une catégorie de personnes sur base de la couleur de peau est un comportement authentiquement raciste. Il est profondément scandaleux qu’il ne soit ni condamné avec force ni poursuivi en justice par les associations qui sont subsidiées pour cette mission sociale. Ce qu’assurément ces dernières n’auraient pas - très légitimement - manqué de faire, si c’étaient des femmes, des personnes de couleur ou des minorités sexuelles qui avaient été explicitement exclues. Non, on ne combat pas la discrimination en discriminant.

Une conception extrémiste de l’antiracisme

Poursuivons notre interrogation. Pourquoi ce deux poids, deux mesures ? De quoi cette dérive raciste est-elle le signe ? En réalité, il ne s’agit pas du tout d’une maladresse. La réalité est bien plus inquiétante : c’est la conséquence logique de la montée en puissance dans notre pays de l’antiracisme intersectionnel et décolonial.

De quoi s’agit-il ? D’origine anglo-saxonne, cette conception extrémiste de l’antiracisme a débarqué en Europe ces dernières années. Elle est relayée par diverses associations et défendue par plusieurs partis. Sa propagation s’est accélérée ces derniers mois en raison de la vague d’indignation qu’a soulevé à juste titre l’assassinat de Georges Floyd par un policier américain.

Elle entend se substituer à la conception classique de l’antiracisme universaliste qui s’est développée et imposée dans nos pays à partir des années 80. Pour ma part, je partage, comme la plupart de mes contemporains, la conception de l’antiracisme universaliste. Ce dernier considère le racisme comme un comportement moral inacceptable qui, attribuant des caractéristiques péjoratives et dévalorisantes à une catégorie de gens en raison de la couleur de leur peau et autres critères morphologiques irrelevants, conduit à les stigmatiser, à attiser la haine sur eux et à réduire voire anéantir leur liberté (par exemple, celle leur permettant d’accéder, à mérite égal, à un métier, à un logement, à un emprunt, à des divertissements, etc.). Loin d’être achevé, ce combat doit être poursuivi et amplifié par des politiques ad hoc.

Une théorie d’origine marxiste

Contrairement à l'antiracisme universaliste qui condamne tout acte raciste peu importe la couleur de peau de l'agresseur et de la victime, l’antiracisme décolonial et intersectionnel n’a pas, paradoxalement, pour vocation première de combattre le racisme en tant que tel.

En réalité, il s’agit plutôt d’une théorie d’origine marxiste qui vise à combattre une domination qui serait exercée par les Blancs. Cette domination serait structurelle. Elle imprègnerait tous les champs de notre société (la culture, l’économie, le droit, l’enseignement, etc.) et se perpétuerait de manière inconsciente à travers les structures de l’État, ses diverses institutions et ses agents, en particulier la police, "structurellement raciste", elle-même emblème d’un "racisme d’Etat".

La société serait donc - reliquat marxiste - divisée entre deux catégories. Premièrement, les oppresseurs, à savoir les "privilégiés". Qui sont-ils ? Les Blancs. Plus précisément, les membres de la "blanchéité", c’est-à-dire les Blancs mais aussi tous les non Blancs qui, partageant ce racisme inconscient, acceptent la prétendue domination des Blancs. Considérant que le racisme - comme l'oppression - peut être inconscient (ce qui est vrai), cet antiracisme en arrive à la conclusion absurde et insultante que les Blancs sont presque tous racistes.

Deuxièmement, il y aurait les "racisés", c’est-à-dire tous les gens que la société catégorise selon une race afin de les exclure. Ce qui est paradoxal, c’est que les théoriciens de cet antiracisme dénoncent cette désignation et, en même temps, la mobilisent constamment pour opposer "privilégiés" et "racisés". Ce faisant, cet antiracisme est fondamentalement binaire : il catégorise irrémédiablement et "racialise" des personnes que l’antiracisme universaliste considère uniquement comme des individus. Et donc cet antiracisme dégénère facilement en… racisme.

Le souci premier de ce combat n’est pas la défense de l’individu et de ses droits

Ces antiracistes ne se satisfont pas du combat antiraciste traditionnel car il ne combat, selon eux, que la partie émergée de l’iceberg. A les en croire, tout serait corrompu. C’est tout le système qui doit être renversé, à commencer par le système économique.

On comprend pourquoi ce discours séduit potentiellement, à des degrés divers, beaucoup de gens tant au sein de la gauche (socialiste, écologiste, etc.) que de l’extrême gauche (marxiste).

On comprend aussi pourquoi ces antiracistes sont réticents à condamner et poursuivre un acte raciste commis par une personne de couleur car, ce faisant, ils risquent de stigmatiser les minorités ethniques et faire reculer le combat antiraciste contre la "blanchéité". Ceci explique aussi pourquoi, au nom de cette hiérarchie des luttes, il importe de combattre d’abord le racisme et puis le sexisme. Ainsi, Houria Bouteldja qui, il y a quelques mois encore, était porte-parole du parti français des Indigènes a déclaré qu'il est normal qu’une femme noire violée par un Noir évite de porter plainte pour ne pas stigmatiser la communauté noire. Si l’agresseur est un Blanc, alors, évidemment, c’est autre chose : la lutte pourra être intersectionnelle car elle fera avancer les deux causes. Ici, on voit bien que le souci premier, ce n’est pas - comme dans l’antiracisme universaliste - la défense de l’individu et de ses droits mais le combat à long terme (quitte à procéder, comme les marxistes, à des sacrifices nécessaires). Précisons que, heureusement, tous les partisans de cet antiracisme ne sont pas aussi extrémistes.

Un discours aussi nocif que celui de l'extrême droite

Les théoriciens de ce mouvement (mais seulement eux malheureusement) sont bien conscients que "blanchéité" et "racisé" sont des catégories construites mais ils considèrent qu'elles disparaîtront une fois que le racisme aura disparu. Or, ce qui se passe, c'est exactement l'inverse : ces catégories polarisent le débat et accentuent le racisme. Mensongères et fallacieuses, elles font croire que tous les Blancs sont des racistes qui s’ignorent et qui jouissent de privilèges à leur détriment. Elles divisent la société entre oppresseurs (blancs) et opprimés (de couleur, de sexe, etc.) et ressuscitent, répandent et cultivent la haine entre personnes en raison de la couleur de leur peau.

Finalement, ce discours, dans sa version la plus extrémiste, imprégné de ressentiment et de jalousie par rapport à la réussite, est tout aussi nocif que celui de l'extrême droite…

Ce n’est absolument pas de ce discours dont nous avons besoin mais d’un projet commun, inclusif, anti-discriminatoire, constructif, tolérant, altruiste et - surtout - optimiste.