Une chronique d'Étienne de Callataÿ, économiste (1).

Les erreurs en sens opposés ne se compensent pas, elles se cumulent. Illustration avec la fiscalité et le marché du travail.

"Donnant-donnant". Il n’est pas rare que la décision politique soit résumée par cette expression à connotation clairement péjorative. C’est doublement dommage, parce que la politique mérite mieux qu’un procès aussi expéditif et parce que donner, et de manière réciproque, est certainement plus à célébrer qu’à dénigrer. Au lieu d’avoir des partis qui s’arc-bouteraient sur la défense d’intérêts catégoriels particuliers, le bien commun gagnerait à un "donnant-donnant" où les membres d’une coalition gouvernementale accepteraient chacun de sacrifier l’une ou l’autre de leurs vaches sacrées.

Intellectuellement insatisfaisant

Ceci dit, le "donnant-donnant" politique est intellectuellement insatisfaisant. On rêverait qu’une proposition de loi soit évaluée sur la base de ses mérites intrinsèques, et pas comme contrepoids sur le plateau de la balance d’une coalition gouvernementale. De plus, il incarne le chantage politique, comme en témoigne la technique connue aux États-Unis sous le nom de "pork barrel", ou de "l’assiette au beurre", où un élu conditionne son accord sur un projet de loi à l’ajout d’une mesure "sur mesure" pour sa circonscription, mesure qui peut n’avoir absolument aucun lien logique avec le projet en question.

Le "donnant-donnant" a un autre coût, celui de l’erreur supposée compenser une autre erreur. Un exemple emblématique en Belgique est celui de la voiture de société avec carte essence à la clef (!), un système particulièrement déresponsabilisant et néfaste pour l’environnement. Ceux qui défendent cette hérésie écologique mettent en avant les taux marginaux de taxation sur les revenus du travail qui, en Belgique, sont rapidement beaucoup plus élevés que dans les pays limitrophes. Mais les voitures de société ne corrigent pas l’erreur d’une trop lourde taxation du travail, elles ajoutent une erreur à l’erreur. Préférons ralentir la progression du barème des impôts ou replafonner les cotisations sociales.

Le contournement de la forte taxation du travail ne se limite pas aux voitures de société, et le triste constat de l’erreur supposée compenser une autre erreur est multiple. Songeons au coût administratif inutile des chèques-repas. Évoquons l’utilisation des "stock-options" et autres "warrants" pour payer des primes annuelles, qui font les affaires d’intermédiaires financiers. Mentionnons les retraites complémentaires qui, liquidées en capital et non en rente, ne remplissent pas leur rôle de protection financière des retraités. À chaque fois, on est dans l’erreur justifiée par une autre erreur. Et à chaque fois la Belgique se distingue : il n’y a pas d’autres pays pour connaître un tel florilège de rémunérations alternatives, avec de lourds coûts en termes d’environnement, d’efficacité et d’équité.

Et, dans un autre domaine, pourquoi sommes-nous le seul pays à connaître une norme salariale ? La réponse est simple : pour préserver la compétitivité et la rentabilité - dans des proportions variables - d’entreprises qui seraient à la peine en raison de l’indexation automatique des salaires et d’une faible résistance aux pressions salariales syndicales. La résultante est un pis-aller, dont le caractère rigide montre toute son absurdité quand une crise comme celle du Covid a des effets aussi différenciés d’un secteur à l’autre. L’indexation automatique des salaires peut être une bonne idée… mais pas dans une petite économie ouverte commerçant avec d’autres ne la pratiquant pas. En payer le maintien en devant y coupler une norme salariale qui entrave les signaux de prix, permet des surprofits là où cela va bien, et n’empêche pas les pertes d’emploi là où cela va mal a tout du cumul des erreurs.

Que faire face à ces "donnant-donnant" des erreurs qui, loin de se compenser, s’additionnent ? Passer au "abandonnant-abandonnant".

Le titre et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Quand moins par moins ne fait pas plus mais pire".

(1) etienne.decallatay@orcadia.eu