De nombreux Anglais se sentent bafoués par le départ de Meghan et Harry Windsor de "la Firme", à savoir l’institution monarchique anglaise. Sécession des élites et colère du petit peuple sont la marque de notre époque.

Une opinion de Valérie Hendrikx, philologue et obervatrice des phénomènes médias.

Depuis bientôt deux semaines, chaque jour apporte son lot d’articles sur le départ de Meghan et Harry Windsor de "la Firme", à savoir l’institution monarchique anglaise. Invariablement, ceux-ci figurent dans le palmarès des articles "les plus lus" des sites d’information, alors que chacun jure ses grands dieux ne pas s’intéresser ni avoir une minute à consacrer à un sujet aussi futile. Si ce feuilleton monarchique parle tant à l’inconscient collectif, c’est parce qu’il concentre quelques-unes des grandes préoccupations de notre époque.

Vente à l’encan de symboles

En effet, Harry et Meghan ont été titrés duc et duchesse de Sussex par la Reine. Ce qui est important ici n’est pas seulement le titre de duc mais l’apanage (survivance de l’époque féodale) qui l’accompagne : "de Sussex". Par celui-ci, le couple se voit relié à un territoire précis. Même si l’apanage n’a plus de nos jours qu’une signification symbolique, il inscrit son détenteur dans une tradition. Celle d’un monde où les seigneurs dominaient ET protégeaient le peuple qui leur était attaché. Droits ET devoirs, deux faces d’une même pièce.

En quittant l’Angleterre tout en conservant leur titre, Harry et Meghan, tout aussi symboliquement, consacrent leur divorce d’avec cet héritage.

En allant vivre en tant que duc et duchesse en Amérique du Nord, là où ces notions d’apanage et de prédicat d’altesse royale n’évoquent rien, ils laissent entendre que seul leur importe le titre - et le fait d’en recueillir les bénéfices. Bénéfices pour leur ego mais aussi en espèces sonnantes et trébuchantes : la marque "Sussex royal" a été très officiellement déposée pour plus d’une centaine d’articles, des journaux aux produits de beauté. Ainsi, en commercialisant son apanage sans nécessité financière (sa fortune est estimée à 30 millions de livres), Harry, héritier d’une lignée pluriséculaire, semble vendre à l’encan les symboles de la vieille Europe.

Colère du petit peuple

Et si leur départ choque, c’est parce qu’ils ne partent pas pour se retirer dans la campagne anglaise pour mener une vie de gentleman-farmer. Non, ils veulent se faire une place au soleil de ces élites mondialisées qui vendent leurs conférences pour des montants à six chiffres ou tournent à Hollywood. Et en cela, dans une Angleterre qui redoute les effets du Brexit, ils font sécession d’avec le peuple, leur peuple. C’est un mécontentement de même nature qui a saisi notre pays à l’automne 2015, lorsque Bruxelles se terrait, en état d’alerte à la suite du massacre du Bataclan, et qu’ont circulé des photos de nos souverains en thalasso.

Les commentaires les plus likés des tabloïds montrent à l’envi que la colère du petit peuple anglais, partisan du Brexit, résulte aussi d’un sentiment de déconnexion face à des princes qui refusent désormais de le représenter et d’incarner la continuité de l’Histoire dans une époque qui jette les hommes en concurrence les uns avec les autres, aux quatre vents de la mondialisation. Le rejet croissant des élites, étudié par le géographe français Christophe Guilluy, et incarné sous d’autres cieux par les gilets jaunes ou la montée de l’extrême droite, me semble participer de la même nature.

Malaises

Ce manque de concordance entre les actes et les sermons, ces injonctions à la "diversité" tout en vivant dans des bunkers de luxe, cet usage répété des jets privés prêtés par de riches amis (Clooney ou Elton John), tout en prônant l’écologie, comment n’aurait-il pas irrité le peuple anglais, où trois millions d’enfants issus de parents actifs vivent sous le seuil de pauvreté ?

On a ainsi vu Harry l’été dernier rejoindre la Sicile pour participer au très sélect Google Camp aux côtés de Barack Obama ou Leonardo di Caprio - rassemblement dédié à l’écologie mais qui a surtout réuni 114 jets privés. On ne peut que ressentir le même malaise en voyant chaque année nombre de souverains européens à Davos, au milieu des élites politiques et économiques mondiales, là où se décident les grandes orientations de cette globalisation qui a contribué à la précarisation de la classe moyenne des pays occidentaux.

Vendre sa renommée et son image

Mais le Megxit a aussi ceci d’inédit que, pour la première fois, devenir princesse (ou prince) par le mariage n’est plus une fin en soi. Si Sarah Ferguson a tenté, après son divorce d’avec le prince Andrew, de monnayer son image via des contrats publicitaires, et si les tabloïds ont dépeint la mère de Kate comme une arriviste poussant au mariage de sa fille, le cas de Meghan est inédit dans l’histoire des royautés : c’est la première fois qu’une altesse royale en titre décide sciemment d’utiliser sa renommée et son image comme un puissant effet de levier pour transformer en or le plomb monarchique. Et c’est en cela que nombre d’Anglais se sentent bafoués.

Monarchie humiliée

En perdant Harry, jusqu’il y a deux mois le membre le plus populaire de la famille royale derrière la Reine, les Anglais ont perdu aussi un peu de leur monarchie. Car cet épisode aura humilié une institution qui paraissait si solide. Solide au sens où l’entendait le professeur en sociologie à l’Université de Leeds Zygmunt Bauman, c’est-à-dire participant d’une société où les structures de l’organisation commune sont créées collectivement, par opposition à une "société liquide" où l’unique référence est l’individu et ses pulsions consommatrices (consommation de biens matériels, mais aussi de personnes). De peur d’être taxée d’inhumaine comme à la mort de Diana, l’institution monarchique s’est ici laissée abîmer, "consommer", par une businesswoman aux dents longues et un jeune prince qui en avait à découdre avec une famille qui avait blessé sa mère.

Si "les services publics, c’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas", la monarchie apporte un peu de patrimoine symbolique à ceux qui n’en ont pas. En montrant qu’elle aussi pouvait participer d’une société liquide, c’est un peu de leur patrimoine que les Anglais ont perdu.

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre initial : "Sécession des élites et effet de levier : ce que l’affaire Harry Meghan dit de notre époque".