Opinions

Une opinion de Marc Molitor, journaliste.


L’attrait éprouvé par l’émirat pour le ballon rond ne se limite pas à l’organisation du Mondial en 2022. C’est un concentré emblématique des tendances à l’œuvre dans le football mondial.

Beaucoup se demandent pourquoi diable le Qatar, ce morceau de désert avec juste une ville côtière, va-t-il organiser une Coupe du monde de football ?

Les enquêtes du magazine France Football et du "Sunday Times" donnent déjà quelques bonnes indications sur le "comment" de l’attribution par la FIFA de la Coupe du monde au Qatar.

Rappelons d’abord que l’ensemble des deals passés entre le Qatar et différents acteurs ne sont pas seulement suspects, mais simplement économiques : investissements dans différents pays, pénétration dans les médias, investissement dans un club ou l’autre en difficulté, etc. Tout cela dans des mécanismes classiques de concentration verticale qui rapprochent Qatar, fédérations sportives, organisation de spectacles, acquisition de chaînes de médias pour les diffuser et même acquisition d’équipementiers sportifs et des sociétés de produits dérivés.

Mais outre le classique retour sur investissement, au bout du compte, pourquoi organiser un Mondial de foot ? Eh bien ça tombe sous le sens : le Qatar veut tout simplement gagner la Coupe du monde de football 2022.

C’est quand même simple. Première condition : pouvoir y participer. Le pays organisateur est dispensé des compétitions qualificatives. Sans équipe compétitive, la solution est d’organiser la Coupe soi-même. Deuxième difficulté : il faut du temps pour construire une équipe. Il propose donc d’organiser sa Coupe dans huit ans, ça donne une marge. Et voilà la FIFA qui, pour la première fois de son histoire, octroie deux coupes du monde simultanément : 2018 en Russie et, tant qu’on y est, programmons 2022 pour le Qatar. Deuxième obstacle surmonté, dans les conditions dont on parle beaucoup aujourd’hui.

Maintenant, il faut l’équipe. L’entraîneur et le staff, cela ne sera pas trop difficile. Mourinho, Ancelotti et autres vont se bousculer, moyens, salaires et bonus ne sont pas un problème. Mais l’équipe ? Le vivier qatari n’est pas si fourni. Solution : investir dans plusieurs équipes européennes et acquérir notamment les centres de formation des jeunes. Les choses peuvent aller vite, non ? Des joueurs de 14-15 ans aujourd’hui en auront 23-24 pour le Mondial 2022. Oui mais une équipe nationale ? Eh bien, il ne faut pas qu’ils jouent ne fût-ce qu’une fois dans l’équipe nationale de leur pays d’origine. Précocement les repérer, les acheter, les former, leur promettre des fortunes… Leur attribuer vite et facilement la nationalité qatarie avant d’avoir revêtu leur premier maillot national ailleurs.

Et puis une autre voie, celle du changement de nationalité. N’a-t-on pas vu, lors de Jeux olympiques précédents, le Qatar acheter et revêtir de la nationalité qatarie des haltérophiles bulgares (d’ailleurs dopés ! Pas de chance, mauvais achat) ? Ou des athlètes kenyans ? De même façon, l’émirat se construit aujourd’hui une nouvelle équipe de handball en vue du mondial de la discipline qu’elle organise en 2015. Et il n’est pas le seul.

Mais il reste un petit problème : si ces changements de nationalité sont permis en athlétisme (et en handball), la FIFA continue à les interdire en football pour tout joueur qui a porté une fois le maillot d’une équipe nationale.

Mais diable, il ne serait pas étonnant qu’un de ces jours des voix s’élèvent pour critiquer cette règle obsolète et obscurantiste. Le Qatar serait sûrement l’une d’entre elles, mais peut-être de façon pas trop voyante. Sans doute dans un élan rénovateur la FIFA abolira-t-elle cette règle d’un autre âge, antiflexibilité.

Faisons l’hypothèse que le Qatar se dépêtre du guêpier actuel. La stratégie de l’émirat n’est-elle pas un beau concentré emblématique de toutes les tendances à l’œuvre aujourd’hui dans le foot mondial ?

Allez, on peut déjà pronostiquer un Qatar-Belgique en demi-finale de la Coupe du monde 2022. Avec Lukaku, Djanuzaj et les frères Hazard dans l’équipe de l’émirat.