Une opinion de Christophe Ginisty, spécialiste des réseaux sociaux.


Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les élections américaines duraient aussi longtemps, des primaires interminables marquées par le vote, Etat après Etat pour le choix des délégués au vote final en novembre en passant par la convention d’investiture qui se joue en ce moment ? Non ? Eh bien, tout ceci a été inventé pour s’adapter à un territoire très vaste et dont les capitales des Etats étaient reliées par le train ou la diligence.

Il fallait donc du temps pour faire campagne dans tout le pays et être certain de toucher l’ensemble de la population. Fédéralisme oblige, il fallait préserver les pouvoirs de décision de chaque Etat et créer les conditions de leur représentation au niveau de la nation tout entière. Il était donc indispensable de pouvoir consacrer du temps à l’éclosion du débat, ville après ville. Et quand on y réfléchit, on se dit que c’était un modèle de démocratie parfaitement adapté aux contraintes liées aux distances et à la relative lenteur des voies de communication. C’était non seulement intelligent mais respectueux de la décentralisation des pouvoirs. Or, ce temps est révolu et nous sommes aujourd’hui en 2016 où la communication est instantanée, à la télévision, la radio ou sur le Net, et où aucune ville n’est distante de plus de quelques heures d’une autre ville.

Une folie !

Pourtant les Américains conservent malgré tout ce processus qui s’étale sur plus d’un an et demi et perturbe sévèrement un mandat de quatre ans. Une folie ! En fait, je crois que l’organisation d’une telle élection a deux côtés pervers qu’il serait urgent de corriger. Le premier est évidemment qu’il faut des moyens colossaux pour dérouler une telle énergie et tenir autant de meeting dans la durée. Je parle ici de centaines de millions de dollars qui sont indispensables pour financer toutes les étapes de ce marathon surréaliste, à commencer par la rémunération d’équipes de campagne pléthoriques et l’organisation d’événements toujours plus grandioses. Ceux qui ne sont pas en mesure de lever ces sommes sont disqualifiés d’office, quelle que soit la pertinence de leur programme. En 2008, Barack Obama avait levé plus d’un milliard de dollars, ce qui, vous en conviendrez avec moi, est au-delà des limites de l’indécence.

Le deuxième côté pervers de ce processus est à rechercher dans l’organisation des médias. A l’ère du Web social, une campagne aussi longue se transforme inévitablement en affrontement malsain et durable. On le constate, cela a pour conséquence de diviser sévèrement la société. Lorsque la télévision régnait sur l’opinion, la campagne avait une autre temporalité et était marquée par de grands rendez-vous instructifs tels que les débats entre candidats. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, on assiste à une avalanche d’invectives et d’injures proférées par les uns et les autres en fonction de leur sensibilité et ce flot va crescendo. Il n’y a plus de filtre, il n’y a plus de temps mort. C’est feu à volonté et ça dure longtemps, trop longtemps.

Exaspération et mauvais candidats

Les individus étant devenus émetteurs à part entière, la foule connectée étant devenue un média chargé d’émotion, une campagne telle que celle-ci est destructrice d’un point de vue sociétal. Elle fait plus que diviser, elle fait naître des antagonismes violemment destructeurs de l’idée du vivre ensemble. Je le vois autour de moi dans les commentaires que mes amis américains échangent sur les réseaux et singulièrement sur Facebook, les Américains apparaissent plus meurtris que jamais au terme d’une campagne qui n’a pas d’autre sort que de devenir nauséabonde au fil des mois. Alors oui, je pense que l’ère du Web social a un impact négatif sur la sérénité et que nous devons gérer aujourd’hui une exaspération amplifiée par les confrontations quotidiennes dont aucune communauté ne peut sortir indemne.

La conséquence de tout ça est que les Américains n’ont certainement pas les meilleurs candidats qualifiés pour le dernier round, mais uniquement à ceux qui ont réussi le double pari de lever des millions et de cliver le plus. Ce qui n’est pas très réjouissant. A suivre…

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