"Nous avons cru que la connaissance de la Shoah serait le meilleur rempart contre le fanatisme. Nous avions tort ", souligne en un grave constat, dans son ouvrage Pourquoi les Juifs, l’écrivain français Marek Halter. L’Occident a eu beau crier "plus jamais ça" à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, " le ‘ça’ se répand le long de nos caniveaux ". " Et c’est en Europe que le danger est le plus immédiat ."

" Au moment où le livre sortait, le paysage mondial s’est effondré sous le poids de la pandémie, confie l’auteur à La Libre. Et vous le verrez : l’Histoire ne change pas car les hommes ne changent pas. Comme toujours, quelles que soient les causes d’une catastrophe, nous aurons besoin de trouver un bouc émissaire. Et parmi les boucs émissaires les mieux identifiés à la suite de la pandémie, on dénombrera les Juifs. Il suffira qu’un laboratoire contribuant à un vaccin soit dirigé par une personne juive pour que les Juifs soient accusés d’avoir prévu, orchestré ou utilisé la pandémie pour s’enrichir. Les hommes auront toujours besoin d’un bouc émissaire, et les Juifs sont ce bouc émissaire permanent sur lequel ils peuvent charger tous les malheurs. "

La haine d’un semblable

Mais pourquoi les Juifs ? Dans un livre très intéressant, même si parfois elliptique dans son argumentation, Marek Halter avance deux réponses. " La première est que les Juifs sont éparpillés depuis le VIe siècle avant notre ère, et qu’ils restent solidaires. ‘Ils sont partout’, écrivait déjà l’historien romain Strabon. La deuxième raison est que, tout en étant semblables à tous les hommes, les Juifs restent juifs. Et cela, qu’ils soient religieux ou non. "

" Les Juifs sont blancs parmi les Blancs, noirs parmi les Noirs, indiens parmi les Indiens, précise l’auteur dans son ouvrage. Physiquement, ils ne se distinguent pas de la majorité de la population au sein de laquelle ils vivent, et c’est en cela qu’ils en paraissent, aux yeux des antisémites, plus inquiétants encore." Dès lors, si le racisme est " la haine de l’autre vu comme dissemblable ", l’antisémitisme " exprime la haine d’un autre semblable ".

Aux origines, un texte subversif

L’existence du peuple juif pose donc plusieurs problèmes à chaque pouvoir totalitaire, poursuit l’écrivain dans son ouvrage. " Qu’un homme se veuille exclusivement allemand, russe ou français, il suffira de faire appel à son patriotisme territorial, à son affectivité nationaliste pour le faire marcher au pas. Chaque dimension supplémentaire, culturelle ou religieuse, surtout quand elle est minoritaire, rend l’individu plus complexe et plus difficile à convaincre et à manipuler. Voilà pourquoi le système totalitaire déteste tant les gens multiples, pourquoi il se méfie des intellectuels, des immigrés, de tous ceux qui connaissent d’autres horizons et d’autres cultures. "

C’est donc parce qu’ils sont multiples que les Juifs sont un caillou dans la chaussure de tous les pouvoirs totalitaires. Mais Marek Halter va plus loin. Si les Juifs sont éparpillés, s’ils sont par essence multiples et s’ils ne paraissent jamais déracinés, c’est parce qu’ils sont enracinés dans le Livre. Et particulièrement dans les Dix Commandements, le Décalogue remis par Dieu à Moïse. " C’est à partir de ce texte que je me suis toujours exprimé, et ce sont ces Dix Commandements qui étaient déjà la cible des premiers textes antijuifs apparus avec Moïse. " Pourquoi ? Parce que "c e texte, qui va à l’encontre des mœurs et des traditions humaines de l’époque, est sans doute le texte le plus factieux écrit à ce jour. À tel point que même la tradition juive relate la difficulté qu’a eue le peuple d’Israël à accepter ces Commandements ", avance Marek Halter.

Les Juifs ne sont dès lors plus un caillou dans la seule chaussure des régimes totalitaires. En s’appuyant sur un texte qui appelle de manière " subversive " et " révolutionnaire " à la responsabilité et à la liberté, le judaïsme est une " contestation permanente ". Et les Juifs, à leur tour, représentent cette " contestation permanente ", et sont donc dangereux "comme la peste", écrivait Freud, que cite Marek Halter.

Et demain ? " L’avenir des Juifs dépend du degré de justice de la société environnante, annonce l’auteur. ‘Le juif est le thermomètre du degré d’humanité de l’humanité’, écrivait Goethe. Seule une société sans peur n’aura plus besoin du paratonnerre que nous sommes. Mais pour y arriver, il faut que des prophètes se lèvent et nous présentent un projet collectif et juste que nous ne partageons plus aujourd’hui. "

Le livre :

"Pourquoi les Juifs ?", Marek Halter, éditions Michel Lafon, 2020, environ 10 euros.

© Ed. Michel Lafon