Une carte blanche de Julien Dumont, Chercheur au centre Polis (Politics and International Studies) de l’Université de Cambridge.

La réponse à la crise sanitaire et économique engendrée par le Covid-19 est venue illustrer de manière flagrante l’anémie grandissante de l’État. Un État qui n’ose ni mobiliser les ressources ni organiser la société afin de pallier cette crise sans précèdent. Un État qui intervient de manière réactive, sans jamais s’engager pleinement dans les solutions capables d’amener une résolution pérenne. Cette anémie de l’État est le fruit d’un long processus de décrédibilisation de l’action étatique comme levier d’action privilégié pour la résolution des grands problèmes sociétaux. Cette tendance perdure depuis plusieurs décennies, et n’est pas limitée à la Belgique.

L’État relégué aux seconds rôles

L’échec d’une politique de la demande face aux chocs des crises pétrolières et du démantèlement du système de Bretton Woods a vu un tournant monétariste et une nouvelle ère : celle de la politique de l’offre. La théodicée du marché, adoptée par ceux comme Reagan et Thatcher ayant embranché chemin derrière l’école de Chicago, a eu pour effet de reléguer l’État aux seconds rôles. Dorénavant il importait de rendre l’intervention de l’État dans l’économie la plus liminale possible. Les nouvelles règles du jeu devaient être celles du marché monde, c’est-à-dire la logique de flots de capitaux affranchis des contrôles d’appareils d’États nationaux. Une analogie ubiquiste s’est développée entre l’État et le monde de l’entreprise, les États se devant d’avoir le meilleur bilan pour être compétitifs. Un contrôle strict des dépenses publiques devint une problématique centrale, particulièrement en Belgique, où se fit ressentir l’implosion bureaucratique fédérale et le poids grandissant des charges sociales.

Les nouvelles règles de ce paradigme monétariste ont servi d’impulsion à la réduction du champ d’action étatique, dont le domaine d’intervention fut considérablement réduit. Ce sont ces nouveaux dogmes qui justifièrent une politique d’austérité aux suites de la crise financière de 2008. Alors que les États-Unis firent le pari d’un stimulus dès 2009 qui permit une reprise rapide, l’Europe resta fidèle à la nouvelle orthodoxie. Pas question de mettre en doute le sérieux budgétaire. Le résultat fut sans appel : une crise du système financier transatlantique se transforma en crise des dettes souveraines européennes. La ceinture de chasteté budgétaire étrangla la possibilité d’une reprise, et conduit à une contraction plus forte encore de l’économie. Pour l’Europe, c’est une décennie entière qui fut perdue sur l’autel d’une économie politique automutilatrice ne pouvant souffrir d’un État interventionniste.

La place des banques centrales

La véritable exception à l’anémie étatique grandissante sont les banques centrales. Ces âmes du nouveau monde, autrefois bastions d’une technocratie discrète, vinrent à occuper une place centrale dans l’action étatique. En 2008, ce sont leurs interventions et particulièrement celle de la Federal Reserve, primus inter pares, qui permit d’éviter une conflagration dépressionnaire. Plus tard, c’est la Banque centrale européenne (BCE) qui vint au secours d’une Europe dénuée de plans de relance conséquents, à travers un vaste programme de rachats de titres de dettes (le désormais célèbre Quantitative Easing). Sans surprise, face au choc du Covid-19, ce sont à nouveau les banques centrales qui sont venues apporter le plus gros de la réponse à la crise. Dès mars, la BCE annonçait un programme de rachat de titres à la hauteur de 750 milliards d’euros.

Ces interventions décisives et spectaculaires des banques centrales produisent un contraste saisissant avec la timidité avec laquelle nos gouvernants se sont engagés dans la lutte contre le Covid-19. Certes, le confinement décrété à la mi-mars était une mesure forte. Mais les atermoiements qui l’ont accompagné, ainsi que les trépidations quant aux modalités et aux extensions de ce confinement, mirent en valeur la profonde gêne de nos gouvernants face aux premiers rôles qu’ils venaient de se confier. Dans le nouveau paradigme étatique, c’est précisément le détachement et l’indépendance des banques centrales qui sont venus à leur conférer une légitimité d’action, et leur jouissance de prérogatives monétaires qui leur confère une amplitude de moyens. À l’inverse, l’action de l’État guidée par une volonté politique est délégitimée. S’étant privé d’accès à ses ressources propres, l’État ne se conçoit plus comme producteur, bâtisseur, créateur ; il devient un État régulateur, médiateur, adjudicateur.

Manquements

Restait encore, en dépit du retrait étatique, l’espoir d’un mouvement inverse. Dans la nouvelle gouvernance, les coupes budgétaires se justifiaient en partie avec l’idée implicite qu’elles n’empêcheraient pas l’augmentation des capacités en cas de nécessité. Or, c’est précisément l’illusion de cette promesse de remobilisation étatique que la crise du Covid-19 est venue briser. Quand la première vague a frappé l’Europe, suffoquant les capacités hospitalières de notre pays, il eût été normal de s’attendre à voir une mobilisation étatique à la hauteur de la crise. Les analogies avec la war economy développée au cours de la Seconde Guerre mondiale permettaient de mettre en parallèle les mesures prises alors avec celles qui s’imposeraient à présent. Là où les usines de battes de baseball avaient été transformées en usines à manches à fusils, les fabricants d’aspirateur seraient ici mis à la tâche de produire des respirateurs. Hélas, dans l’approvisionnement de matériels médicaux comme dans la création de nouvelles capacités de soins, c’est une mobilisation de second ordre par rapport à l’urgence et à l’amplitude de la crise qui a été produite. En dépit d’une recrudescence épidémique prévisible, nous voilà à nouveau face à des manquements sévères dans les capacités de tests, et à des choix difficiles quant à l’attribution de soins.

L’anémie étatique à laquelle nous faisons face n’est pas seulement une réalité matérielle, mais également une cage de l’esprit. Celles et ceux aux sommets de l’État n’ont ni les moyens ni la confiance de se donner les outils de résoudre la crise qui nous fait face. Ils en viennent à une succession de mesures et de recommandations, obsolètes dans leur efficacité au moment de leur prononcement, et perdent en force d’imposition à chaque atermoiement supplémentaire. Témoin, la société est prise par une consternation alliée à la raillerie. Un État qui ne protège pas face aux dangers, un État qui ne mobilise pas les moyens nécessaires à la sauvegarde du salut public, est-il encore un État ?

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.