Une chronique d'Armand Lequeux.


Nous devrions nous inspirer des capucins, ces petits singes qui manifestent leur sensibilité à l’iniquité.

L’expérience est classique et ses résultats constants chez nos cousins macaques, chimpanzés et singes capucins. Accoutumés à l’accomplissement d’une tâche en binôme et à s’en trouver pareillement récompensés, ils sont, par le fait d’un dispositif expérimental, confrontés à une injustice arbitraire. Alors que l’un reçoit son salaire sous forme de quelques délicieux grains de raisin, l’autre doit se satisfaire d’une simple tranche de concombre. Celui qui n’a reçu qu’un bout de légume est furieux, le manifeste bruyamment et refuse de participer à la suite de l’expérience. Ceci alors que dans d’autres circonstances, il peut rester collaborant avec pour seule récompense une tranche de concombre, mais à travail égal salaire égal avec son condisciple. Jusqu’ici l’expérience ne nous étonne que modérément, mais la surprise vient des capucins : il n’est pas rare que le sujet avantagé par ses grains de raisin entre lui aussi en colère, se mette en grève pour la suite de la journée et refuse toute autre récompense. Il manifeste ainsi clairement sa sensibilité à l’iniquité alors qu’il en est bénéficiaire !

Quelle leçon, non ? Où en sommes-nous dans l’espèce humaine ? Vous imaginez ? Les passagers de la classe business se lèveraient et empêcheraient leur avion de décoller pour exprimer leur insatisfaction : les sièges de la classe économique sont en effet moins confortables que les leurs. Les patients privés du Grand Professeur annuleraient leurs rendez-vous en ne tolérant plus le délai d’attente considérable auquel sont soumis les malades ordinaires. Les travailleurs salariés manifesteraient bruyamment pour réclamer une valorisation des pensions de retraite des indépendants. Les hommes briseraient joyeusement tous ensemble le plafond de verre qui bloque la progression professionnelle des femmes en entreprise. Les enseignants nommés à titre définitif feraient grève afin que leurs collègues temporaires jouissent des mêmes avantages qu’eux. Les partis politiques promettraient à leurs électeurs de les satisfaire en prévoyant des impôts justes mais sévères, redistribués préférentiellement à la frange défavorisée de la population et à l’accueil universel de la misère du monde. Les députés refuseraient de siéger dans un parlement confortable alors que la justice est rendue dans des locaux insalubres. Les exemples ne manquent pas et je fais confiance à votre imagination pour rêver ce monde qui aurait compris la sagesse des capucins.

Par rapport à nos cousins primates, nous sommes sans doute trop imprégnés encore de notre égoïsme foncier. Chacun de nous est pour lui-même le nombril du monde et on s’étonne que notre organisation sociale soit si chaotique et si violente ! Nous faisons volontiers état de notre désir de justice, et il nous arrive de manifester en son nom, en nous revêtant de jaune, de blanc ou d’arc-en-ciel, mais cette aspiration est a priori orientée en notre faveur et nous nous accommodons très facilement des injustices subies par les autres, surtout lorsqu’ils sont tellement autres que nous les appelons des étrangers.

Faisons confiance à l’espèce humaine. L’évolution darwinienne peut lui réserver de bonnes surprises. Un jour, sans doute, elle comprendra la leçon des capucins.