Chacune de nos fêtes a sa date bien spécifique. La fête de Noël tombe le 25 décembre. La Toussaint tombe... La fête de Pâques, elle, n'a pas de date précise. Elle peut tomber fin mars, début avril ou, comme cette année, vers la mi-avril. Pourquoi n'a-t-on pas une date bien précise pour l'une des fêtes les plus importantes du calendrier judéo-chrétien? Et comment fixe-t-on cette date chaque année?

La fête de Pâque (Pessah) a une date fixe. Elle tombe le 14 Nissan. Et les Pâques chrétiennes tombent en général le premier dimanche qui suit le 14 Nissan.

Tout le problème réside dans cette corrélation qui existe entre la Pâque juive et les Pâques chrétiennes. Le 14 Nissan ne tombe pas toujours à la même date civile en raison de la complexité du calendrier hébraïque qui, tout en étant un calendrier lunaire, doit tenir compte des saisons qui, elles, dépendent du calendrier solaire.

Pour comprendre la mobilité des fêtes de Pâques, voyons comment fonctionne le calendrier juif. Comme le calendrier civil, le calendrier hébraïque connaît la division du temps en jours et en semaines, en mois et en années. Mais alors que le jour civil commence et finit à minuit, la journée dans le calendrier hébraïque commence et finit à la tombée de la nuit. C'est ainsi que le shabbat débute à la tombée de la nuit du vendredi et se termine le lendemain à la même heure. La semaine comporte sept jours, qui sont comptés à partir du dimanche. Le shabbat est le septième jour de la semaine. Les jours de la semaine sont désignés non par des noms propres mais par des chiffres de 1 à 6 (premier jour), le shabbat faisant exception.

Le mois, quant à lui, est un mois lunaire. La Tora demande de contempler la lune pour fixer le nouveau mois. Pourquoi cette obligation de scruter la naissance de la lune? A l'instar de cette lune qui se renouvelle chaque mois, la Torah veut rappeler que nous avons le devoir de nous renouveler constamment. Nous devons refuser de tomber dans le piège de l'embourgeoisement et de l'habitude. Il nous faut continuellement renouveler notre table de valeur et secouer nos certitudes. Le cinquième livre de Moïse nous parle du danger de vieillissement, de cet état d'esprit qui s'enlise dans un bien- être matériel, et qui y subordonne toutes les aspirations spirituelles.

Ainsi, une année religieuse dépend essentiellement du mouvement de la lune autour de la terre. Pour tourner une fois autour de la terre, la lune met 29 jours, 12 heures et quelques minutes. Les mois du calendrier hébraïque devraient ainsi tous avoir 29 jours et demi environ. Pour éviter de changer de mois au milieu de la journée, les mois ont les uns 29 jours et les autres 30 jours. Le premier jour de chaque mois s'appelle en hébreu roch hôdech, c'est-à-dire au commencement du mois. On obtient une année lunaire en multipliant la durée de chaque rotation de la lune autour de la terre par douze, soit trois cent cinquante-quatre jours environ (6 x 30 jours = 180 jours + 6 x 29 jours = 174 jours. Le tout fait 354 jours).

Mais si les mois de l'année dépendent essentiellement du mouvement de la lune, les fêtes, quant à elles, sont liées aux saisons, ainsi qu'il est écrit: «Prends garde au mois du printemps» (Dt 16,1). De ce verset, les rabbins déduisent que la fête de Pessah (la Pâque) doit tomber impérativement au printemps. Ainsi, pour l'établissement du calendrier hébraïque, l'année solaire doit également être prise en compte. Or, l'année solaire comprend trois cent soixante-cinq jours. Il y a donc une différence de onze jours entre l'année lunaire et l'année solaire (365 jours - 354 jours = 11 jours). Sans tenir compte de cette différence, l'année juive serait en retard chaque année de onze jours environ sur l'année écoulée. De ce fait, les fêtes parcourraient toutes les saisons et la fête de Pâque serait parfois célébrée en hiver (comme le ramadan dans le calendrier islamique qui est purement lunaire).

Pour remédier à cet état de fait, on intercale, certaines années, un mois entier. Ce mois intercalaire est placé juste avant le mois de Nissan et s'appelle Adar 2. Ainsi, sur une période de dix-neuf ans, sept mois intercalaires sont ajoutés respectivement aux troisième, sixième, huitième, onzième, quatorzième, dix-septième et dix-neuvième années. Ces années, qui ont treize mois, portent le nom d'années «embolismiques» (du grec embolismos, «ajouté»). Pour savoir si une année est embolismique ou non, il suffit de diviser le millésime de cette année par dix-neuf. Si la division donne un reste de trois, six, huit, onze, quatorze, dix-sept ou zéro, l'année est embolismique. Pour trouver la date civile correspondant à une année juive, on retranche de cette dernière quatre mille puis on ajoute deux cent quarante. Exemple: 5766 - 4000 = 1766 et 1766 + 240 = 2006.

Un tel système n'est pas évident. Aussi, est-il important de saisir l'enseignement véhiculé par ces règles apparemment compliquées: le temps est confié à l'homme.

Le temps juif n'est pas lié au destin. Nous sommes loin des conceptions anciennes du temps mythique où le temps est défini par des choses qui ne changent pas, à savoir le mouvement des planètes, le cycle des saisons, l'éternel retour de la naissance, de la croissance et de la mort: le temps où toutes les choses retournent à leur source et recommencent; le temps cyclique décrit par les mythes païens. Le temps dans la tradition juive est un temps qui se trouve entre les mains de l'homme. Nous pensons. Nous créons des concepts. Nous pouvons imaginer et construire un monde différent de celui qui existe. Etre juif signifie être libre, capable de choisir entre le bien et le mal. La faculté de déterminer le temps est confiée à l'homme, malgré ses imperfections, malgré ses lacunes. Dieu a chargé le Tribunal rabbinique de fixer les mois selon ce qu'il considère le plus juste. Et la décision humaine est agréée par Dieu.

Nous comprenons, dès lors, pourquoi le Talmud commence par la question relative au temps «Mé'êmatay?» «A partir de quand? A partir de quel moment doit-on lire le Chema (Ecoute Israël) du soir?» La réponse donnée par la Michna à cette question est étonnante. «Dès que les prêtres rentrent pour manger les nourritures provenant des offrandes jusqu'à la fin de la première veille», selon Rabbi Eliezer. Pourquoi la Michna ne donne-t-elle pas directement une heure précise? Pourquoi cette réponse énigmatique «dès que les prêtres rentrent pour manger la nourriture provenant des offrandes»? Pourquoi la Michna ne dit-elle pas «dès que se lèvent les étoiles»?

L'objectif de la Michna est de refuser une perception du temps qui ne soit pas humaine. Se référer aux étoiles revient tout simplement à se soumettre au temps purement astral, temps sur lequel nous n'avons aucune emprise. La Michna préfère se référer à un temps humain. Un temps que nous pouvons contrôler. La Michna donne une réponse imprécise mais une réponse qui a trait à l'action humaine. Et c'est bien en raison de l'importance de cette prise de responsabilité de l'homme que le Talmud commence par une question ayant trait au temps.

Pour une étude plus approfondie de cette thématique, vous pouvez vous référer au livre «Le judaïsme: vécu et mémoire» (Ed. Racine) au chapitre consacré à la «gestion du temps».

© La Libre Belgique 2006