Une chronique d'Armand Lequeux.

Nous râlons de plus en plus. Pourtant, il est possible de changer de lunettes et de se rappeler que rien ne m’est dû, mais tout est don.

La question m’a cruellement sauté au visage le jour où l’on m’a fait remarquer que je me plaignais sans cesse de tous ces gens qui n’arrêtent pas de se plaindre. C’est vrai, non ? Écoutez la radio, regardez la télé, lisez les journaux ou faites un tour sur les réseaux sociaux et vous entendrez une identique complainte, celle qui résonne aussi bien dans les salons feutrés des clubs de golf que le long de la file qui piétine à distances réglementaires devant le magasin Action de mon quartier. Dans le palmarès des pays râleurs, nous serions champions si la France, comme au foot, ne venait pas nous coiffer au poteau. Le smiley rouge de colère de Facebook est de plus en plus largement utilisé sur nos réseaux sociaux. Qu’il fasse trop sec ou qu’il pleuve, que nous soyons libres ou confinés, avec ou sans gouvernement, nous râlons. Nous pestions sur les encombrements routiers, mais le télétravail nous insupporte. Le désœuvrement de nos enfants est intolérable, mais nous refusons de les reconduire à l’école. Le déconfinement nous paraît tantôt dangereusement précipité tantôt ridiculement limité par des règles stupides et tatillonnes. Nous voulions des masques, mais nous ne les portons pas. Nous exigeons d’être testés, mais nous refusons d’être tracés. À bas la police, mais elle n’arrive jamais assez vite à notre secours. Je ne suis pas raciste, mais quand on voit ce qu’on voit, on est en droit de se poser des questions. Tout va de travers et les politiciens s’en mettent plein les poches…

Éternels insatisfaits

Le phénomène n’est évidemment pas neuf, mais il semble bien que nous râlions de plus en plus et à tout propos, comme si notre seuil de tolérance à la frustration s’était insidieusement abaissé au point de nous transformer en bambins geignards et éternellement insatisfaits. C’est la faute à Dolto ! Ce n’est qu’une demi-plaisanterie : nous sommes des enfants gâtés qui avons grandi à l’abri des frustrations, dans la paix et la prospérité, à l’ombre d’un État-providence qui à travers les indiscutables injustices et les insupportables inégalités sociales a pu assurer globalement à la plupart d’entre nous le gîte et le couvert. Nous nous plaisions assistés mais, conscients de plus en plus que sonnera bientôt la fin de la récréation, nous devenons des victimes plaignardes qui font porter à tous sauf à elles-mêmes la responsabilité des malheurs du monde et de notre mal de vivre dépourvu de sens et d’engagement.

À ce propos, nous risquons de n’être bientôt plus capables de nous associer que pour des comités de défense pour la protection des emplacements de parking et de rouspétance contre la 5G et les vaccinations obligatoires. Nous sommes doués pour les comparaisons ascendantes (c’est meilleur ailleurs et je mérite mieux) et réfractaires aux comparaisons descendantes (ce pourrait être pire). Comme des enfants gâtés, nous sommes en colère de n’être pas comblés comme nous le fûmes dans le ventre maternel où nos besoins étaient satisfaits sans que nous ayons à les formuler. Nous nous écorchons souvent dans nos relations conjugales, familiales et sociales, faute d’avoir quitté notre statut fœtal en persistant dans la croyance qu’il nous est dû que le monde et les autres soient prioritairement à notre service.

Allez bon, j’arrête de me plaindre. Il est possible de changer de lunettes et de voir que nos contemporains sont capables d’engagements véritables en faveur des défavorisés, contre le racisme et la dégradation de notre milieu de vie. Nous pouvons apprendre à exprimer nos besoins en assumant nos frustrations. Admettre que si nos désirs sont infinis, ils doivent forcément se confronter aux limites du réel et à l’infini désir des autres pour inventer un monde où nos vies humaines peuvent s’épanouir dans la solidarité. Savoir que dire merci et se reconnaître fragile n’est pas un signe de faiblesse. Rien ne m’est dû, tout est don : le mantra le plus efficace pour guérir les ronchons.

Chapô et intertitre sont de la rédaction.