Une opinion de Jean-Luc Laffineur, Président de GEM+, une association qui promeut le multilinguisme dans les institutions de l’Union européenne et leur environnement.

Madame Ursula von der Leyen a fait un beau cadeau aux Britanniques. En cette année où les règles de l’UE s’appliqueront pour la toute dernière fois au Royaume-Uni elle a fait son premier discours sur l’état de l’Union au Parlement européen pratiquement uniquement en anglais, alors que l’interprétation était assurée dans toutes les langues officielles de l’UE. Un discours prononcé à 85% en anglais, l’allemand (sa langue maternelle et la langue maternelle du plus grand nombre d’Européens) et le français (qu’elle parle couramment) se partageant le reste.

Un discours devant les députés européens, élus par un peuple dont l’anglais n’est la langue maternelle que de près de 1,5% de citoyens européens, les Irlandais et les Maltais. Pis : selon les données officielles d'Eurostat, l'agence européenne des statistiques, dans l'Union européenne sans le Royaume-Uni, le pourcentage de habitants qui déclarent être de langue maternelle anglaise ou connaître cette langue à un très bon niveau ne dépasse pas 10 %.

Certes, de nombreux Européens ont fait le choix de l’anglais comme langue seconde. Certes, l’anglais est la langue la plus utilisée dans le monde des affaires transnational en Europe ; certes, l’anglais est l’une des langues les plus parlées dans les couloirs des institutions de l’UE et les plus utilisées dans les documents écrits produits par les fonctionnaires européens.

Toutefois, les statistiques montrent que dans l’Union européenne à 27 Etats membres, l’anglais, l’allemand et le français sont maîtrisés, en tant que langue maternelle et langue secondaire, par respectivement 33%, 31 et 30% des Européens.

L’équilibre entre ces trois langues aurait justifié que Mme Ursula von der Leyen s’exprimât dans celles-ci de manière égale surtout que ces chiffres montrent à l’inverse que près des deux tiers des Européens ne maîtrisent pas ou très peu l’anglais et ne l’ont donc pas comprise directement.

L'UE ne se limite pas à une seule langue

Lorsque la présidente de la Commission européenne s’exprime devant des élus, elle s’adresse au peuple. En s’adressant à celui-ci principalement en anglais qui est la langue d’un Etat voisin qui a quitté l’UE par mépris, Mme Ursula von der Leyen donne un très mauvais signal : au lieu de se rapprocher des citoyens européens, les institutions de l’UE semblent fonctionner en vase clos. Son discours en anglais est compris par tous les Américains et les Britanniques mais par seulement une minorité d’Européens. Cela nuit gravement à la démocratie.

Il est désormais urgent que les institutions de l’UE travaillent véritablement sur le fondement du multilinguisme. Afin que les citoyens européens se reconnaissent pleinement dans celles-ci, à travers leur élus et leurs dirigeants, ceux-ci doivent dans la mesure du possible s’exprimer dans leur propre langue maternelle. Afin de viser une plus grande efficacité, l’UE doit certes réduire le nombre de langues de travail. Mais elle ne peut aucunement se limiter à travailler dans une seule d’entre elles surtout lorsque celle-ci n’est la langue maternelle que de 1.5% des citoyens européens.

Dans son article publié dans le quotidien italien le Corriere della Sera le 2 juillet dernier M. Michele Gazzola, Professeur à la School of Applied Political and Social Sciences, Université d'Ulster, Irlande du Nord écrivit que "selon les données de l'Institut italien des statistiques, seul un cinquième de ceux qui prétendent connaître l'anglais en Italie l'utilisent effectivement au travail tous les jours ou au moins une fois par semaine. En Allemagne, selon les données de l'Institut allemand de recherche économique, seules 18 % des personnes actives qui disent connaître l'anglais l'utilisent souvent ou toujours pour le travail, tandis que les 82 % restants ne l'utilisent jamais, ou l'utilisent rarement ou seulement parfois. En bref, il existe un décalage entre la perception de l'anglais comme un outil de travail essentiel et la simple réalité des données qui montrent que les Européens continuent à vivre et à travailler dans une large mesure dans leurs langues nationales". Ce décalage a été ressenti par tous les Européens qui ont écouté Mme Ursula von der Leyen prononcer son premier discours sur l’état de l’Union.

Il est temps que les Européens se réemparent de l’Europe, à commencer par les langues utilisées par leurs dirigeants.

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Titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Un discours sur l’état de l’Union européenne en anglais ?".