Une opinion de Nicolas de Sadeleer et de Charles-Hubert Born, respectivement professeur à l'Université St Louis-Bruxelles, chaire Jean Monnet, et professeur à l'UCLouvain.

Les rapports entre santé publique et protection de l'environnement n'ont jamais été aussi étroits. La lutte contre le trafic d'espèces sauvages et la conservation des habitats doivent trouver une place importante dans les stratégies de prévention des maladies contagieuses.

Connaîtra-t-on un jour l’origine du coronavirus ? Une chose est désormais quasi certaine, celle-ci est zoonotique. Mais de quelle espèce d’animal hôte s’agit-il ? Les scientifiques se perdent en conjectures. Une équipe de recherche de la South China Agricultural University de Guangzhou a suggéré début février qu’il s’agirait d’une espèce de pangolin, mammifère à écailles d’origine tropicale (Asie du Sud et du Sud-Est, Afrique). Vendu sur le marché d’animaux de Wuhan pour sa viande et pour ses écailles, utilisées en médecine traditionnelle, cet animal aurait servi de "chaînon manquant" dans la transmission à l’homme du virus dont le réservoir originel serait très probablement une espèce de chauve-souris. À la suite de nouvelles études génétiques, montrant que l’ADN des virus trouvés sur des spécimens trafiqués illégalement ne coïncide qu’à environ 90 % avec celui du coronavirus, des doutes subsistent désormais sur le rôle du pangolin.

Le contact avec la faune sauvage

Il reste que la transmission à l’homme de nombreux pathogènes contagieux trouve son origine dans le contact, direct ou indirect, avec la faune sauvage. Pour ne citer que quelques exemples, le virus responsable de l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (Sras) en 2003 avait pour origine une espèce de petit carnivore, la civette palmée masquée, également commercialisée sur des marchés d’animaux en Chine. Le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (Mers), apparu en 2012, serait provoqué par un virus dont l’hôte sont les dromadaires, qui auraient eux-mêmes contracté le virus de chauves-souris. Le HIV et le virus Ebola, qui connaît une recrudescence depuis 2014, trouvent leur origine dans des primates chassés en vue d’être consommés en Afrique. Plus proche de nous, la maladie de Lyme est causée par des bactéries véhiculées par les tiques.

Aussi la chauve-souris et le pangolin nous rappellent-ils que notre espèce, malgré toutes les avancées technologiques récentes, demeure extrêmement vulnérable au contact avec d’autres espèces animales.

Le trafic des espèces sauvages

La vente et la consommation de spécimens d’animaux sauvages, souvent braconnés, favorisent à l’évidence ces contacts à haut risque. On retrouve en pagaille, sur les marchés asiatiques et africains, un large éventail d’animaux sauvages : reptiles, singes, salamandres, chauves-souris ou renards, vendus vivants ou morts pour leur viande ou leurs propriétés médicales supposées. La viande de brousse est importée illégalement en Belgique. En passe de devenir plus lucratif que celui de la drogue et de la prostitution (20 milliards USD par an), le trafic illicite des espèces sauvages constitue désormais un marché de prédilection pour les mafias. Se pose donc la question du contrôle de ce trafic, comme moyen de prévention des pandémies. Or, les règles juridiques destinées à réglementer ce commerce international font largement figure de tigre de papier. En 2016, les huit espèces de pangolin, considérées comme les mammifères les plus braconnés au monde, ont été inscrites à l’annexe I de la Convention de Washington sur le commerce international des espèces menacées d’extinction (Cites). La Chine a renforcé au mois de février cette interdiction en bannissant tout commerce et toute consommation d’animaux sauvages. Fort bien, mais en pratique ces réglementations constituent de véritables passoires, tant les moyens de contrôle que les peines se révélant dérisoires. Les pangolins sont toujours la proie de trafiquants, d’autant que, en Chine, leur utilisation à des fins médicales n’a pas été prohibée.

Les effets du changement climatique

Plus inquiétant : la science met en évidence depuis peu les conséquences sanitaires de la destruction des habitats intacts, riches en espèces d’animaux hôtes pour des virus inconnus, qui se transmettent aux humains qui y travaillent ou vivent à proximité. En détruisant ces milieux vierges, l’homme s’expose aux pathogènes ayant co-évolué avec les espèces sauvages comme les chauves-souris ou les primates. Le changement climatique en cours, combiné avec la globalisation de l’économie, n’arrange rien, favorisant par exemple les maladies véhiculées par les moustiques tropicaux. Ce n’est qu’en 2015 qu’une nouvelle discipline médicale, la santé planétaire ( planetary health ), a été lancée par la Fondation Rockefeller et la revue médicale The Lancet pour étudier les liens entre santé humaine et santé des écosystèmes.

Un nouveau rapport avec la nature

Quelle morale retenir de cette fable macabre ? Tout d’abord, que les rapports entre santé publique et protection de l’environnement n’ont jamais été aussi étroits. Ensuite, que la lutte contre le trafic de la faune sauvage et la préservation des habitats ne permettent pas seulement de préserver les espèces animales pour leur beauté ou leur valeur scientifique ; elles conditionnent aussi notre santé à l’échelle globale. Or, longtemps négligé, le droit de la protection de la nature apparaît impuissant pour mettre fin aux trafics illicites, faute d’ambition et de moyens. Quand bien même les mesures prises pour endiguer la pandémie finiront par produire les résultats escomptés, notre rapport avec la nature devrait être repensé. La lutte contre le trafic d’espèces sauvages et la conservation des habitats - particulièrement des forêts primaires et autres milieux peu exploités - doivent trouver une place importante dans les stratégies de prévention des maladies contagieuses. Leur coût, fût-il important, sera infiniment moins élevé que l’abîme économique provoqué par la pandémie de Covid-19.

Tout droit sortis d’un conte chinois, la chauve-souris et le pangolin nous enseignent combien notre bien-être, notre santé, notre survie même dépendent de l’intégrité de la nature. Nous n’avons que trop tardé à prendre conscience des conséquences de l’extinction massive en cours. Eh bien, dansez maintenant, pensent peut-être les derniers pangolins du fond de leur tanière…