Une opinion de Thierry Marchandise, juge de paix émérite. 

Combien de temps encore continuerons-nous à penser la prison comme un endroit "hors monde" qui sert de parking pour des individus dangereux alors qu’il faut profiter de ce temps de retrait pour mettre en place des plans de vie nouveaux.

Une famille ordinaire

Christine et Jean ont deux enfants de 7 et 5 ans. Depuis 4 ans, Christine vit seule car Jean est détenu et les perspectives de son retour en famille sont incertaines. Christine tient à Jean. Elle sait qu’il a commis une erreur et Jean le sait aussi. Christine pense à demain et souhaite que son mari voie grandir ses enfants. Aussi chaque samedi, elle prend le bus, qu’il pleuve ou qu’il vente pour arriver à la prison à l’heure. Le trajet de 40 minutes est une vraie expédition. Arrivée à la porte de la prison, elle patiente souvent. Il faut suivre la procédure d’enregistrement. Il lui est aussi arrivé de venir pour rien, apprenant au seuil de la prison que les visites sont annulées. Les agents pénitentiaires (anciennement appelés gardiens) sont accueillants. Enfin, cela dépend ! Parfois elle a le sentiment de déranger, d’être regardée de travers. C’est vrai que certains agents pensent que les visites ne servent qu’à passer de la drogue. Il serait intéressant dans le cadre de la formation des agents pénitentiaires, de se poser la question du pourquoi de cette opinion ! Christine, elle, n’y pense même pas. Ce qu’elle veut c’est voir le visage de Jean qui s’éclaire dès qu’il l’aperçoit. Les visites se passent dans une grande salle avec une vingtaine de tables et récemment des séparations en plexiglas. Les enfants restent tranquilles quelques minutes puis s’égayent entre les tables, ce qui n’amuse pas l’agent pénitentiaire installé à un bureau surélevé comme l’étaient les enseignants au siècle passé. Jean suit ses enfants d’un regard un peu mélancolique. Il tente bien de les calmer. Alors ils reviennent près de lui mais cela ne dure jamais longtemps.

Le Covid s’installe

Et puis le Covid est arrivé en Belgique au mois de mars. En raison du confinement, les visites ont été suspendues. Il y a bien le téléphone mais ce n’est pas pareil. Rien que la voix et pour autant que la liaison téléphonique soit bonne. C’est évidemment mieux que rien… Jusqu’à il y a peu, Jean devait téléphoner à partir d’un appareil situé dans son aile de prison. Pas facile d’être discret ni de raconter ce qui se passe, ou de parler en vérité, un agent pénitentiaire ou un codétenu n’étant jamais loin… Aujourd’hui Jean a le téléphone dans sa cellule mais le système n’est pas encore tout à fait au point. Les appels sont parfois bloqués et il faut du temps pour régler le problème. D’autant que Jean n’a plus beaucoup d’argent sur son compte car le travail est réduit, plusieurs firmes ayant renoncé à la main-d’œuvre pénitentiaire. Des clients de ces firmes ont appris que leurs produits étaient réalisés dans une prison… Aujourd’hui cela fait plus de six mois que Christine et ses enfants n’ont plus vu Jean, qui vit cela très difficilement. Il recevait aussi la visite de son père qu’il sait gravement malade. Il n’est pas sûr que sa famille lui donne les nouvelles exactes de l’état de santé de son père. En septembre, Christine apprend que les visites vont pouvoir reprendre. En même temps elle entend à la radio que les agents font grève à cause de cette reprise des visites et des risques que cela comporte pour l’expansion du virus. Avec le paradoxe de quelques agents qui ne portent pas le masque en prison. D’où l’idée de certains que ceux-ci ne seraient pas mécontents que le virus entre en prison car il y aurait confinement et donc moins de travail pour eux. Heureusement, tous ne réagissent pas de cette façon ! Christine s’inquiète, elle, de la possibilité de revoir Jean. Elle reprend son périple du samedi. Bus et attente, et elle revoit enfin Jean. Il a changé. Il a maigri. Et mauvaise mine. Elle s’en inquiète mais Jean essaye de rassurer son épouse bien qu’il ne puisse pas cacher combien la situation, la sienne et celle de tous les autres détenus, est difficile. Et puis voilà que l’épidémie du Covid reprend de l’ampleur et qu’à nouveau les visites sont suspendues. C’est très difficile à vivre pour Christine mais aussi pour ses enfants qui comprennent mal de ne plus pouvoir aller voir leur père. À l’intérieur de la prison les agents portent le masque, enfin, pas tous ! Une autre maman a pu constater que les agents se faisaient la bise avant de mettre leur masque et d’entrer dans l’établissement pénitentiaire. Cela lui paraît une curieuse conception des gestes barrières…

Cette histoire est évidemment imaginaire, car Jean et Christine n’existent pas, enfin, pas complètement. Mais partiellement, ils sont des centaines à vivre une partie de ce que vit ce couple. Des centaines à supporter de plus en plus difficilement le confinement, à être confrontés à des agents pénitentiaires qui parfois les regardent de haut, à apprendre devant la prison que les visites n’ont pas lieu car il manque d’agents. Certains agents pensent que tout cela est bien fait pour Jean et sa famille. Ce genre de réflexion dit quelque chose du manque de formation du personnel pénitentiaire. Mais il y a heureusement des agents qui par un sourire, une parole, réconfortent.

Quelle politique ?

Les histoires de Christine et Jean et toutes celles qui leur ressemblent, n’émeuvent pas vraiment le monde politique. Il est vrai que ces familles ne constituent pas une masse électorale significative qu’il faut ménager ou flatter… Et pourtant ces histoires disent une cruelle réalité que le monde politique ne veut pas voir, considérant les questions pénitentiaires comme marginales invoquant, pour se défausser, le manque de budget. Le dernier ministre de la Justice n’a géré que les grèves des agents pénitentiaires. Quelques années auparavant un ministre libéral n’hésitait pas à résumer les questions des prisons à la nécessité d’installer des filets au-dessus des préaux pour éviter les évasions par hélicoptère ! Le programme du nouveau gouvernement Vivaldi maintient les objectifs quasi exclusivement sécuritaires. Espérons que nous n’irons pas vers le système caricatural américain des prisons privatisées où la violence est extrême. Il serait utile d’aller faire un tour en Suède, si proche de nous, pour voir une tout autre organisation qui donne des résultats satisfaisants. Donner du sens au temps pénitentiaire, plutôt que considérer la prison comme un parking, serait tout bénéfice pour les détenus mais aussi pour la société car celui qui a fait un séjour utile en prison, pourra en sortir meilleur qu’il n’est entré ! L’attitude politique se marque aussi par les quinze années qu’il a fallu attendre pour que le droit de plainte des détenus, inscrit dans la loi de 2005 sur leur statut, devienne effectif à partir du 1er octobre 2020. Les détenus pourront désormais s’adresser à une commission des plaintes créée dans chaque prison pour contester une décision de la direction qui leur paraît injustifiée. L’avenir nous dira si ce fonctionnement leur permettra d’avoir des droits effectifs.