Une carte blanche de Jacques de Gerlache, professeur de gestion environnementale à l'Institut Paul Lambin.

Chers amis belges,

C’est un européano-belge, d’origine mi-ardennaise - halve leuveno-gentenaar, vivant à Bruxsel en ayant grandi dans une "commune à facilités" et descendant d’un des pères fondateurs de la Belgique précurseur du pluralisme et du concept d’entités fédérées (1), qui se permet de vous adresser ce petit message.

Aujourd’hui progresse encore la pression vers un séparatisme entre les entités constitutives de la Belgique à une époque où celui-ci a moins que jamais de raison d’être, même s’il s’impose d’en améliorer l’harmonie, tant sur le plan politique et économique que social et culturel. Ceci face aux crises sanitaires, climatiques, environnementales ou économiques autrement plus essentielles.

Rappel historique

Peut-être est-il utile de rappeler que la Belgique indépendante est née en 1830 de la séparation des provinces du sud très catholiques et rattachées après Waterloo aux Pays-Bas, très calvinistes. Ce catholicisme partagé explique historiquement un des liens préexistants et alors encore prépondérants entre les provinces flamandes et les provinces que l’on ne nommait pas encore "wallonnes", et rend compte du fait que la Belgique n’est pas un État si "artificiel", même si cette dimension religieuse n’est, bien sûr, plus déterminante aujourd’hui. À l’époque post-napoléonienne, la langue officielle de l’administration de ces provinces, comme déjà sous les régimes espagnol et autrichien, était le français, alors prépondérant dans l’ensemble de la "classe éduquée". Ceci même si le gouvernement de La Haye promulgua en 1819 un décret stipulant que le néerlandais serait langue officielle dans l’essentiel des provinces flamandes, décret étendu plus tard aux arrondissements de Bruxelles et de Louvain. Par ailleurs, cette "classe éduquée" ne parlait généralement que peu les multiples dialectes locaux pratiqués dans la vie quotidienne, qu’ils soient ceux des Flandres, les Dietsche dialecten (2), ou les tout aussi multiples dialectes wallons. La culture française (et pas wallonne !) de l’époque n’était donc pas seulement une résistance culturelle et politique des provinces du sud, mais aussi une barrière sociale au sein même de chacune de celles-ci. Si, par exemple, des officiers s’adressaient aux simples soldats en français, ces officiers étaient aussi bien issus de Bruxsel, Liège ou Antwerpen, Arlon ou Gent.

Autonomie culturelle

Il fallut attendre l’Algemeen Beschaavd Nederlands en 1864 pour que s’amorce le légitime ré-épanouissement, tant culturel que social et politique, de la profonde culture flamande avec les enseignements scolaires en flamand à partir de 1880. Elle fut favorisée par la scolarité obligatoire qui se généralise alors et s’étend à tous les niveaux : administrations, justice, armée, entreprises. Cette évolution aboutira à la reconnaissance de l’entière autonomie culturelle des deux communautés linguistiques, même s’il fallut attendre un décret publié en 1974 pour que soit fixée la dénomination officielle de la langue employée par la Communauté culturelle néerlandaise de Belgique… Cet épanouissement progressif et plutôt serein d’une pluralité combinant les racines des pensées germanique et latine est un exemple d’une richesse exceptionnelle reconnue au niveau international : culturelle (peinture, musique, danse, littérature, architecture…), scientifique et industrielle, en passant par la richesse gastronomique : des frites au chocolat en passant par les bières, le waterzooi ou les boulets à la liégeoise. Qui a des contacts avec des ressortissants d’autres pays constate souvent combien cette multiculturalité symbiotique constitue une valeur rare, comparable à celle de la biodiversité pour les écosystèmes, facilitant les échanges enrichissants et fructueux face aux enjeux "mondialisants". Dommage qu’entre-temps l’enseignement des deux langues nationales ne soit plus obligatoire…

"Le tout est plus que la somme des parties", affirmait déjà Blaise Pascal et notre devise nationale n’est-elle pas "eendracht maakt macht" ? Faut-il alors condamner cette pluralité au bénéfice d’éléments superficiels essentiellement commerciaux de la culture anglo-saxonne ? Si, à notre époque, les tendances fédéralistes sont plus séparatrices qu’unificatrices, et c’est sans doute là leur carence intrinsèque, notons que lors de la précédente crise au niveau fédéral les seules manifestations d’ampleur furent en faveur de l’unité de la Belgique… À quoi profiterait en effet réellement un "Belgxit", sinon à des intérêts plus ou moins particuliers et à des prises de pouvoir plus ou moins dogmatiques et autoritaires, préoccupantes pour les citoyens eux-mêmes ? Et que représenteraient encore au niveau international ces deux micro-États dépouillés des éléments qui en font la valeur, dans tous les sens du terme ? Sur le plan socio-économique, la Région flamande a certes contribué largement à faire face à l’effondrement des industries wallonnes lié à celui du charbon et de l’acier, mais elle profita aussi de leur période de prospérité qui contribua significativement au développement socio-économique de l’ensemble du pays. Dans un État fédéré, des suggestions peuvent toujours être faites à une Région pour en corriger certaines limites, voire assurer transitoirement des charges ou responsabilités particulières dans des limites précises à définir.

Ensemble vers un futur commun

Résistons donc à ces instincts de replis si peu justifiables et justifiés de recours quasi mystique à des idéologies simplistes et leurs prophètes "providentiels" qui ne peuvent généralement imposer leurs visions illusoires et leurs systèmes que par des pratiques autoritaires, voire dictatoriales, dont les exemples abondent tragiquement dans notre actualité. Face à l’affaiblissement de la confiance citoyenne en une "particratie" traditionnelle défendant parfois plus ses intérêts corporatifs que ceux de leurs programmes et avec l’évolution des modes d’expression et de représentation publique, émerge une opportunité de penser, de comprendre ces rapports entre communautés au-delà des limites actuelles pour rendre plus compatibles les différences existentielles qui existent entre nos communautés. Par des échanges plus profonds, il s’agit de (re)construire une Belgiëque transcendée : convergente sur le plan politique, conviviale sur le plan social, convaincante sur le plan écologique, constructive sur le plan économique, mais aussi toujours conquérante sur le plan académique et scientifique, consolidée sur le plan spirituel et sur le plan culturel. Miser tous ensemble sur le profit de ces regards différents éclaire vivement la voie à la poursuite d’un futur commun plus fort et plus épanoui.

(1) : Étienne-Constantin de Gerlache fut le président de la commission chargée d’élaborer la Constitution de la Belgique adoptée en 1831.

(2) : Lire à ce sujet : "Qu’est-ce que le néerlandais ?" Omer Vandeputte. Septentrion. Jaargang 6 (1977) pp. 22-35.