Une chronique d'Etienne de Callataÿ.


"Infiniment proche" avançait le slogan, mais les réactions à la restructuration de Proximus trahissent une longue distance, avec friture sur la ligne.

Le plan de "transformation" récemment annoncé par la société Proximus a suscité un grand émoi et de nombreux commentaires, dont certains plus qu’étonnants. N’est-il pas étrange, en effet, de voir un Premier ministre "convoquer" la directrice générale d’une entreprise, se donnant un pouvoir qu’il n’a pas ? N’est-il pas aussi surprenant de voir des leaders politiques de l’opposition déclarer le management incompétent, s’arrogeant une drôle de compétence pour en juger ? Nous avons à gagner de politiques ambitieuses mais aussi d’acteurs publics modestes.

Il est largement admis qu’une entreprise se doit d’évoluer et que cela passe, en partie, par des licenciements. Il est difficile de condamner la fermeture d’agences bancaires dans lesquelles nous ne nous rendons plus. C’est la fameuse notion de "destruction créatrice" de J. Schumpeter. À l’heure de pénuries proclamées sur le marché du travail, il est à souhaiter que les ressources rares aillent là où elles sont les mieux utilisées, au bénéfice de la collectivité. Pourtant, l’annonce de Proximus a fâché. Pourquoi ?

L’explication la plus immédiate est que Proximus, ce faisant, se met en porte-à-faux avec le caractère public, à 53 %, de son actionnariat. Ce dernier ferait qu’entre les dividendes et l’emploi, il faudrait privilégier le second, dixit notre Premier ministre. Bien sûr qu’il ne faut souhaiter d’aucune entreprise, même à 100 % privée, qu’elle soit obnubilée par la maximisation à tous crins des profits, mais où est l’éthique de maintenir des employés en surnombre ? Est-ce donner un sens à leur travail ? Est-ce les respecter ? Et est-il juste d’avoir de tels travailleurs traités de manière privilégiée par rapport à tant d’autres, et cela au détriment des caisses de l’État et donc, potentiellement, de meilleures politiques sociales ? Ou, à dividendes inchangés, de faire payer ces travailleurs en surnombre par les clients, et prioritairement les plus captifs d’entre eux ? Souvenons-nous de l’histoire des téléphones fixes loués par Proximus à des personnes mal informées.

Pour l’économiste, il faut voir que Proximus, comme toute entreprise et plus largement comme tout agent économique, réagit aux incitations rencontrées. Si nous n’approuvons pas les comportements observés, il faut changer les incitations. Si nous voulons qu’une entreprise se soucie de la "ré-employabilité" de ses collaborateurs, elle devrait être pénalisée de ne pas le faire, ou pas bien. Cela existe dans un pays aussi collectiviste que… les États-Unis, au travers du système dit "experience rating" : l’entreprise cofinance l’indemnité de chômage de ses ex-employés. Plus ils restent sans emploi, faute d’être aisément ré-employables, plus cela coûte à l’entreprise ! Simple et efficace !

Il n’y a pas que la nécessaire responsabilisation des employeurs. Il y a aussi, pour les syndicats, à accepter que les échelles barémiques et plus encore, mais c’est largement tu, l’indexation automatique des salaires, ont pour effet qu’un travailleur avec 20 ou 30 ans d’ancienneté devient fréquemment beaucoup plus cher qu’une nouvelle recrue. Il n’est pas étonnant que l’entreprise réagisse en licenciant les anciens. Donc, il faut oser plafonner les hausses salariales liées à l’ancienneté et à l’indexation.

Il n’y a pas de bonne santé économique sans bonnes incitations pour les entreprises. Et les mauvaises incitations sont les mobiles de leurs méfaits.

(1) Université de Namur - etienne.decallatay@orcadia.eu