Etre prudent, c’est savoir prendre ses précautions. Les deux mots sont proches, et il faut faire appel à leur histoire pour bien distinguer leur sens.

Prudence est un mot d’origine latine, utilisé par les Romains pour traduire le grec "phronêsis". Platon désigne par ce terme la pensée, le bon sens. Renouant avec l’acception originelle du mot, Aristote fait de la "phronêsis" une sagesse pratique qui s’acquiert par expérience. L’homme prudent sait jauger les situations et les anticiper. La prudence est ainsi une vertu, à côté du courage, de la justice et de la modération. Dans son "Ethique à Nicomaque", Aristote définit la "phronêsis" comme suit : une habitude de préférer telle chose (ou tel comportement) à une autre, en fonction d’un "juste milieu". Au fond, la prudence est un savoir-faire, un art de bien agir.

Lorsqu’il veut traduire "phronêsis" en latin, Cicéron songe à "prudentia", dérivé de "providentia". Si ce mot à donné notre providence, il veut dire littéralement prévoir ("pro-video"). La prudence, explique Cicéron, est la science de ce qu’il faut vouloir et de ce qu’il faut éviter. Cette signification perdurera dans toute l’Antiquité, au Moyen Age et jusqu’à Kant, qui déclare que la prudence est "l’habileté dans le choix des moyens qui conduisent à notre bonheur" . Elle est impropre à fonder la morale, puisqu’elle est tournée vers notre bonheur et pas vers la justice. Et elle est une habileté, une capacité à bien choisir pour arriver à nos fins.

On le voit, la prudence est une notion très générale. La précaution est un concept beaucoup plus récent et qui recouvre un domaine moins vaste. Le principe de précaution trouve son origine dans l’éthique environnementale. Philosophiquement, il est lié à la philosophie de Hans Jonas et aux thèses d’Ulrich Beck sur la société du risque. Pour Jonas, nous avons une responsabilité envers les générations futures. Comme toutes les autres espèces, l’humanité veut se perpétuer. Mais à la différence des autres espèces, nous sommes capables d’altérer irrémédiablement la vie sur la Terre, par la pollution ou une catastrophe nucléaire de grande ampleur. Nous sommes aussi capables de nous modifier profondément nous-mêmes. Autrement dit, nous sommes pris entre un besoin biologique - continuer la vie humaine - et des capacités techniques qui pourraient entraîner notre destruction. La solution est éthique : obéir à un "principe de responsabilité" qui nous commande de nous abstenir d’actes nuisibles aux générations futures. Ulrich Beck rejoint le constat de Jonas sur la technoscience : le haut développement technique et industriel des sociétés contemporaines fait que nous avons à gérer le risque comme jamais auparavant. Et cette gestion est d’autant plus délicate qu’à côté des risques réels, l’allongement de la durée de notre vie et l’amélioration de sa qualité font que nous sommes devenus extrêmement sensibles à toute souffrance. Au XIXe siècle, les victimes d’une catastrophe ferroviaire ou industrielle étaient plaintes, mais personne ne songeait à remettre en question le progrès, qui était vu comme inéluctable et toujours bénéfique. Un tel optimisme n’est plus le nôtre, même si aujourd’hui encore, les accidents ne remettent pas forcément en cause les stratégies industrielles et économiques. Après Fukushima, alors que l’on n’a pas encore pris toute l’ampleur du drame ni mesuré toutes ses retombées, les Japonais souhaitent majoritairement garder l’énergie nucléaire.

La première reconnaissance officielle internationale du principe de précaution remonte à 1987, à la conférence de Londres sur la protection de la mer du Nord. Le sommet de la Terre à Rio, en 1992, s’y est aussi référé. Il entre dans la loi française en 1995 et dans la loi belge en 1999, pour des questions environnementales. Mais son domaine d’application s’est étendu aux risques sanitaires pour l’homme, puis pour les animaux et les végétaux. Certains juges vont même jusqu’à l’invoquer en matière familiale : la garde des enfants peut être retirée à un parent si on peut craindre des mauvais traitements, même si la preuve n’en a pas été apportée.

On le voit, le champ d’application du principe de précaution est très large. Le principe est pourtant bien délimité : il stipule que l’absence de preuves de nuisances ne doit pas retarder l’adoption de mesures de protection, lorsqu’il y a un risque de dommages graves et irréversibles. Et cela, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment. Par exemple, il est particulièrement difficile de prouver que le tabac cause le cancer, parce que tous les fumeurs malades sont aussi des personnes vivant, mangeant, dormant, travaillant, etc. et qu’il pourrait toujours y avoir un facteur caché qui serait la véritable cause du cancer. Certes, l’argumentation prête à sourire et semble peu solide; elle a pourtant été utilisée pendant des décennies par l’industrie du tabac. Face à elle, le principe de précaution soutient qu’il n’est pas obligatoire d’avoir une absolue certitude quant à la dangerosité du tabac pour prendre des mesures contre la cigarette. De tels débats se retrouvent dans beaucoup de situations, comme les OGM, l’utilisation du gaz de schiste ou le réchauffement climatique. Force est de constater que le principe de précaution n’y est pas décisif. Ses adversaires y voient un frein à l’innovation. Ce qui est douteux, car si ce principe demande de mettre en suspens certaines pratiques, il invite dans le même temps à poursuivre la recherche, afin d’améliorer le savoir et de pouvoir décider en connaissance de cause.

On pourrait résumer en disant que la prudence est un comportement par rapport à ce que l’on connaît : on sait qu’au-delà de 130 km/h, on sortira de la route au prochain tournant, donc on roule à une vitesse inférieure. Par contre, la précaution est une attitude par rapport à ce que l’on ne sait pas. Non pas "Dans le doute, abstiens-toi" mais plutôt "Dans le doute, agis" : c’est parce qu’on ne connaît pas le futur des changements climatiques qu’on doit consommer moins d’énergie. Il faut toutefois reconnaître que certains défenseurs du principe de précaution en font un usage extensif qui lui ôte sa pertinence. Exiger le risque zéro est une absurdité : aucun système, aussi sophistiqué et protégé soit-il, n’est à l’abri d’une défaillance. Il faut se prémunir contre des risques raisonnables, toute la difficulté étant de s’accorder sur ce que l’on entend par là. N’entre-t-on pas ici dans le domaine de la prudence ?

POUR ALLER PLUS LOIN

Baltasar Gracian, "L’art de la prudence", Rivages, 1994. Un classique.

François Ewald, Christian Gollier et Nicholas De Sadeleer, "Le principe de précaution", PUF, 2009. Le "Que sais-je ?" sur le sujet.

www.slideshare.net/pierremoscovici/le-principe-de-prcaution : un texte sur le principe de précaution.

http://archimede.bibl.ulaval.ca/archimede/fichiers/21927/ch04.html#ftn.d0e4220 : un chapitre d’une thèse de doctorat, portant sur la "phronêsis".