Une opinion d'Adrien de Merode, docteur en droit.

Dans quelle mesure y a-t-il une Europe, laquelle n’existait pas encore il y a peu de temps dans une acceptation autre que géographique ? Les tentatives anciennes pour unifier l’Europe échouèrent parce que les différences entre les divers peuples européens avaient alors plus d’importance que leurs points communs : exception faite d’une certaine aristocratie et d’une élite culturelle et scientifique qui furent toujours cosmopolites. 

Aujourd’hui, l’Europe cherche à s’unifier au nom de tous les ressortissants européens. C’est que leurs intérêts communs et le rapprochement qui en résulte ont permis de changer les mentalités depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et, plus récemment, depuis l’apparition des nouveaux modes de transport et de communication. Ces changements s’inscrivent dans la conscience collective au fur et à mesure que s’accomplit le cheminement en cours vers la réalité future. Or, de quelle sorte de réalité peut-il s’agir ? Elle se présente sous la forme d’un constat généralisé que mieux qu’aucune nation ou région particulière, l’Europe est autrement plus qualifiée, au vu de sa taille continentale et de la multiplicité de ses compétences, pour affronter le monde de demain. 

Appartenance en balance

Mais la théorie qui justifie la mise en œuvre du projet européen en fonction de paramètres utilitaires, tels que la défense de nos intérêts économiques et géopolitiques ou la lutte contre l’insécurité sanitaire (Covid-19) et le changement climatique, ne sont pas suffisants pour créer un sentiment fort d’appartenance à l’Europe : bien que chemin faisant, d’étape en étape, ce soit l’occasion de resserrer les liens entre les pays-membres de l’Union. En vérité, ce sont plutôt nos valeurs éthiques et notre conception de la démocratie qui s’avèrent être les fondements de la singularité européenne au sein de la Communauté internationale. Toutefois, il y a lieu de déplorer que l’impact de l’UE dans le monde d’aujourd’hui est largement en-dessous de son potentiel comparé aux Etats-Unis, à la Russie ou à la Chine. De plus, la perspective d’une parcellisation supplémentaire d’une Europe déjà divisée, notamment à cause du Brexit, n’offre aucune vision claire de notre avenir. C’est pourquoi l’Europe, si elle reste désunie, sera à la merci de ses adversaires et réduite à l’insignifiance sur l’échiquier politique mondial.

Une des mesures les plus appropriées pour contrer pareille dérive serait que l’UE et ses Etats-membres s’accordent enfin pour combler l’absence d’une politique d’enseignement globale de l’histoire et de la culture européennes, au lieu de la fragmentation culturelle à laquelle les jeunes sont aujourd’hui confrontés. Il s’agit de susciter chez eux un élan collectif d’adhésion à l’idéal européen : pourvu qu’on leur démontre que leur pays d’origine n’est qu’un segment fermement intégré dans un ensemble qui s’appelle l’Europe ; et qu’on leur explique ensuite que la citoyenneté européenne et l’identité particulière de chaque peuple ne sont pas antinomiques. 

Dieu, relégué dans la sphère privée

Bien au contraire, un effet multiplicateur considérable pourrait être obtenu en agissant ensemble plutôt que séparément dans l’intérêt de tous et chacun. A défaut d’une éducation qui s’inspire de ce modèle, les plus jeunes d’entre nous n’auront pas l’occasion de prendre connaissance, au cours de leur cursus scolaire, ni de la valeur, ni de l’ampleur du patrimoine culturel, artistique et religieux légué par les générations qui les ont précédées. Qu’en penser ? Malgré les progrès fabuleux que la révolution technoscientifique offre au genre humain, elle porte aussi sa part d’ombre et d’abandon de cette forme unifiante de transcendance, au niveau sociétal, que représentait l’omniprésence du christianisme dans l’Europe d’autrefois. Dieu ayant été relégué depuis lors dans la sphère privée, en raison d’un long mouvement de sécularisation et d’aspiration à la modernité, il a bien fallu reconstituer une religion laïque pour la société civile avant de bâtir celle-ci solidement en politique. En effet, une société libre et démocratique ne peut se tenir debout, c’est-à-dire en cohésion, sans une moralité commune et une culture spécifique ouverte au pluralisme. 

C’est pourquoi l’Union européenne professe l’engagement universel des individus à l’égard d’un système-clé de valeurs laïques héritées, quoiqu’on dise, des idées chrétiennes. Il en est ainsi des droits de l’homme de même que d’autres préceptes fondamentaux comme la protection des libertés individuelles, la sécurité sociale et la doctrine du libéralisme. A l’heure qu’il est, des mouvements populistes et régionaux s’opposent à la notion de l’Etat de droit qui conduit, selon eux, à ôter au pouvoir politique la prérogative de légiférer comme il l’entend. Ce faisant, ces courants d’opinions de droite ou d’extrême droite oeuvrent à la déconstruction de l’Europe et flattent des conceptions autoritaires ultra-partisanes, et parfois racistes, susceptibles de perturber sérieusement la vie collective, à l’instar de la prise d’assaut du Capitole aux Etats-Unis.

Deux idéologies différentes

Par ce biais surgit un conflit majeur entre deux idéologies constitutionnelles différentes : d’une part, la souveraineté populaire à tout prix prônée par les partis eurosceptiques en question, ce qui équivaut à la mise en œuvre d’un nationalisme hostile à l’organisation institutionnelle de l’Europe : d’autre part, l’UE qui privilégie la primauté des droits humains ainsi que la séparation des pouvoirs en tant que principes supérieurs de gouvernement de tous les peuples européens. Comprenons cependant qu’il ne suffit pas à l’Europe de se prévaloir de valeurs formelles, tant en matière d’affaires publiques internes qu’au niveau de ses engagements internationaux. Encore faut-il qu’elle soit vraiment disposée à les faire respecter et, surtout, qu’elle en ait les moyens. Sinon le décalage entre la fermeté apparente de sa posture diplomatique et l’incapacité réelle d’assumer sa politique éthique n’en deviendra que plus évident. Prenons dès lors en main notre destin en nous affranchissant de notre dépendance vis-à-vis des Etats-Unis. Nous réaliserons de la sorte notre autonomie stratégique, industrielle, technologique et militaire : ce qui nous permettra d’assurer par nous-mêmes notre propre sécurité, tout en nous hissant au niveau des autres grandes puissances mondiales.

Puisse alors la construction européenne se poursuivre sur base de cette vérité essentielle : les peuples européens doivent se considérer non pas comme le centre, mais comme une partie d’un tout dont la vie est conditionnée par la solidarité intra-européenne et le nouveau patriotisme qu’elle appelle.