Une opinion de David Bertrand, professeur de psychologie à la Haute Ecole Vinci.

"Illuminés", "intégristes", faisant preuve d’un "dogmatisme aveugle" et défendant des idées "absurdes" et "intolérantes", tels sont les mots choisis par Eric Dupond-Moretti pour qualifier les écologistes et les défenseurs des animaux dans sa préface du nouveau livre de Willy Schraen, président de la fédération française des chasseurs. L’avocat star, aux propos aussi tranchants que polémiques, nouveau ministre français de la Justice et lui-même chasseur, monte au créneau pour défendre son président contre ce qu’il nomme les "ayatollah de l’écologie". Il n’en fallait pas plus pour déclencher les hostilités. Cherchant à nuancer ses propos sur Twitter par la suite, M. Dupond-Moretti explique que ceux-ci ne visaient pas tous les écologistes, mais uniquement les plus extrêmes. Il semble pourtant bien assimiler le mouvement écologiste et la cause animale à des mouvements religieux à tendance sectaire qui seraient fondés sur une foi aveugle, des croyances et des dogmes. Or, ce sont bien des mouvements citoyens et politiques qui se basent sur des données scientifiques solides et des valeurs éthiques fortes.

Techniques de manipulation

Cette rhétorique, souvent utilisée comme stratégie par certains avocats comme par de nombreux politiciens, s’apparente à des techniques de manipulation bien connues en psychologie. Elle consiste à caricaturer une personne, une idée ou un mouvement pour mieux le décrédibiliser par la suite. Utiliser un vocabulaire simpliste pour répondre à un argumentaire complexe. Attaquer l’autre lorsque l’on se sent menacé. Exagérer l’ampleur d’une pratique, la chasse, alors qu’elle n’est soutenue que par à peine un cinquième de la population. Se faire passer pour une victime alors même que certains chasseurs n’hésitent pas à utiliser la force et la menace pour intimider leurs adversaires. Rappelons au passage que des dizaines de militants écologistes sont tués dans le monde chaque année. Leur seul tort : s’en prendre aux entreprises qui polluent les sols, contaminent l’air, déforestent de manière intensive et menacent la biodiversité, ou encore dénoncer ceux qui chassent ou braconnent de manière cruelle et illégale.

Pour Willy Schraen, les défenseurs de la cause animale ne seraient rien de moins que des "terroristes". Un comble lorsqu’on sait que les chasseurs tuent des millions d’animaux sauvages par an, dispersant au passage des milliers de tonnes de plomb dans la nature. A titre d’exemple, rien qu’en France, les renards seraient entre 500 000 et un million à être tués chaque année, en utilisant souvent des méthodes cruelles comme le piégeage et le déterrage. Ils sont considérés comme nuisibles alors que les renards savent réguler leur population eux-mêmes, qu’ils jouent un rôle important au niveau écologique et qu’ils ne présentent aucune menace particulière pour l’homme. C’est un comble d’utiliser une rhétorique violente pour attaquer un mouvement à l’origine pacifiste. Même si des dérapages existent chez certains écologistes et défenseurs des animaux, historiquement, ce sont avant tout des mouvements non-violents qui défendent aussi bien les droits de l’environnement et des animaux que les droits humains. Frisant la mauvaise foi, M. Dupond-Moretti se demande même s’il est possible d’avoir un débat nuancé sur le sujet, faisant là encore passer les écologistes et les défenseurs des animaux pour des radicaux avec qui on ne peut pas discuter. Il oublie au passage que ce sont les premiers à vouloir débattre démocratiquement, et lorsqu’ils proposent des solutions "radicales", c’est avant tout en réponse à une destruction de l’environnement et une souffrance animale qui prennent une dimension extrême.

S’il souhaite d’abord défendre "une certaine chasse", comme il le dit lui-même, pourquoi ne dénonce-t-il pas les chasseurs qui menacent et violentent certains militants écologistes, à l’instar de Pierre Rigaux, régulièrement intimidé et qui a découvert récemment un cadavre de renard ensanglanté devant chez lui ? Pourquoi ne dénonce-t-il pas ces chasseurs qui déterrent une famille de blaireaux ou de renards avec une pince et qui forcent ensuite des jeunes enfants à les tuer avec une pelle ? Pourquoi ne dénonce-t-il pas ces chasseurs qui maltraitent et affament leurs chiens ? Pourquoi ne pas dénoncer ces élevages intensifs de faisans et de perdrix relâchés en période chasse dans une nature qu’ils ne connaissent pas, et qui sont tués quasi à bout portant parce qu’ils n’ont pas peur de l’homme ? En quoi piéger des oiseaux en mettant de la glu sur une branche est-elle une pratique noble et défendable ? Quelle fierté y a-t-il à poursuivre un cerf jusqu’à l’épuisement et le faire déchiqueter par des chiens, lui planter un couteau dans le cœur, le tirer à bout portant dans un jardin ou le noyer dans une rivière alors qu’il cherche juste à s’échapper pour survivre ?

Malhonnêteté intellectuelle

Traiter de terroristes ceux qui défendent la vie des animaux alors que d’autres les tuent est malhonnête intellectuellement. Je ne prétends pas qu’on doive interdire toute forme de chasse et dans certains cas précis elle peut avoir son utilité, mais elle devrait être plus limitée et contrôlée, et certaines pratiques d’un autre âge, comme la chasse à courre ou le déterrage, devraient être interdites. Pour rappel, dans les sociétés occidentales modernes, on chasse principalement pour se divertir, pas pour survivre. Et l’argument de régulation des populations avancé par les chasseurs est souvent un prétexte servant à justifier ces dérives. L’autre argumentation utilisée par les chasseurs pour se défendre est la préservation d’une tradition, la passion, le plaisir et la liberté de chasser voire de consommer l’animal que l’on souhaite. Selon cette logique, par principe les traditions seraient toujours bonnes et ne devraient jamais être remises en question. On voit à quel point ce raisonnement pose problème.

Lorsqu’on l’interroge sur la chasse à la glu, Willy Schraen répond que nous devrions laisser les gens faire ce qu’ils veulent car cela les rend heureux et qu’ils ne dérangent personne. Sa réponse démontre qu’il semble incapable de comprendre que la majorité des citoyens soient indignés par le fait qu’on puisse piéger des petits oiseaux sauvages avec de la glu et les laisser mourir à petit feu alors qu’ils tentent désespérément de s’échapper de la branche sur laquelle ils sont collés, tout cela par tradition, plaisir et passion. Tout cela alors que de nombreuses espèces d’oiseaux sont en déclin en Europe et que la France a été condamnée par l’Union Européenne pour pratique illégale de la chasse pour cette même raison. Il est également étonnant que M. Schraen ou M. Dupond-Moretti préfèrent traiter les écologistes d’extrémistes que de reconnaître que le fait de demander à un enfant de trois ans de tuer des renardeaux à la pelle pour les "initier" à la chasse peut être assimilé à de la maltraitance infantile et peut être à l’origine d’un traumatisme psychologique. Surtout lorsqu’on sait l’affection que la majorité des enfants éprouve spontanément envers les animaux.

Le mouvement est en marche

Un référendum pour les animaux à été lancé en France au début du mois d’août et il a déjà recueilli plus de 500 000 signatures. Il est soutenu par près de 130 parlementaires. Cela montre que la population se soucie du sort des animaux et qu’un vrai mouvement est en marche. Six propositions ont été faites : l’interdiction de l’élevage en cage, l’interdiction de l’élevage de fourrures, la fin de l’élevage intensif, l’interdiction des spectacles avec animaux sauvages, la fin de l’expérimentation animale et l’interdiction des chasses traditionnelles. Compte tenu de ce que l’on sait aujourd’hui sur l’intelligence et des émotions des animaux, ainsi que sur leur capacité à ressentir de la douleur et à souffrir, et même si ces propositions doivent encore être débattues, elles semblent justes, nuancées, raisonnables et adaptées à notre époque. Très éloignées en tous cas de cet extrémisme dénoncé par les chasseurs. Il est temps que notre société se réveille sur ces questions, que ce soit en France, en Belgique ou ailleurs. Et ce n’est pas en traitant les défenseurs des animaux de terroristes et les écologistes d’ayatollah que nous pourrons progresser sérieusement sur le sujet.