Une opinion d'André Linard, secrétaire général du conseil de déontologie journalistique de 2009 à avril 2016.


La manière dont la presse couvre les affaires judiciaires a déjà fait débat dans ces colonnes. Le texte qui suit va certainement faire hurler nombre de magistrats et d’avocats. Car si la presse exagère souvent dans l’identification des personnes, elle n’est cependant pas tenue par la présomption d’innocence, au sens strict du terme.

Les médias ont évolué, parfois mal. Ils révèlent de plus en plus souvent l’identité des personnes impliquées dans des accidents, des faits divers, des enquêtes judiciaires. Parfois même aussi leur adresse. Ce n’est pas toujours justifié. Lorsque, comme récemment, une mère donne la mort à son fils à Bruxelles, cela pose des questions de société. Le sujet est d’intérêt général et peut être abordé dans les médias. Mais qu’apportent de plus, pour le public, le nom, l’adresse et les images du domicile de cette personne ? Quels risques lui fait-on courir ? S’agissant de terroristes, leur identification se justifie vu la gravité des faits et dans certains cas les recherches en cours, mais à quoi bon y ajouter leur domicile ? A prouver qu’on connaît l’information ? A satisfaire une curiosité du public qui pourrait entraîner une forme de vengeance ? A tourner une séquence sur place pour pouvoir dire qu’on y était ?

Et que dire quand, en voulant identifier à tout prix, on se trompe ? Quand on diffuse une photo de l’homonyme d’une personne poursuivie dans un dossier ? Quand des parents apprennent par la presse que leur fils est décédé dans un accident de voiture et qu’en outre, ce n’est pas lui mais son copain qui est mort ? Ce sont des cas vécus. Certes, ce n’est pas simple. Des proches de victimes voient dans l’identification de celles-ci une contribution à leur deuil alors que d’autres la ressentent comme une intrusion dans leurs souffrances. La concurrence entre médias est saine lorsqu’elle est émulation pour la qualité de l’information. Elle devient toxique lorsqu’elle conduit au-delà de la limite entre l’intérêt général et la vie privée.

Il en va en partie différemment lorsqu’on a affaire à des personnalités publiques. A suivre certains avocats, on ne pourrait informer d’une procédure qu’après un jugement, sous peine de violer la présomption d’innocence. C’est oublier que ce sont parfois les médias qui mettent la justice en mouvement. Ou que celle-ci est un pouvoir envers lequel les journalistes jouent aussi le rôle de chien de garde. Oui, il est légitime d’informer le public sur des affaires judiciaires avant leur dénouement. Lorsque des personnalités publiques sont en cause, il est généralement aussi légitime de les identifier et d’expliquer les raisons de la procédure, ne serait-ce que pour expliquer les liens avec leur fonction. Les journalistes ont le droit et le devoir d’investiguer au-delà de ce que la défense et l’accusation diffusent. Les jeunes journalistes apprendront que le plus intéressant est ce qu’ils trouvent, pas ce qu’on leur donne.

Certes, personne n’ignore les dommages parfois irrémédiables que peut causer la diffusion trop rapide et à l’emporte-pièce de pseudo-scoops sans fondements. Certains sont lynchés médiatiquement. C’est indéfendable. Mais lorsqu’une investigation journalistique est bien menée, en cernant au plus près la vérité, en vérifiant attentivement les informations, en respectant la vie privée, en pensant aux conséquences de ce que l’on diffuse, en donnant aux personnes mises en cause un droit de réplique, en évitant les titres racoleurs… alors il est légitime pour les médias d’évoquer une culpabilité ou une innocence, en précisant que la personne n’a pas encore été jugée.

La présomption d’innocence est une notion précise. Elle interdit à l’autorité qui va juger de "pré-juger", c’est-à-dire de conclure avant la fin d’une procédure. Ainsi comprise, cette présomption s’impose aux autorités, pas aux médias. L’affirmer n’est pas un blanc-seing permettant de diffuser n’importe quoi. Mais lorsque les règles du journalisme sont respectées, d’autres vérités que judiciaires ont droit de cité.

Le titre et l’introduction sont de la rédaction.