Une chronique de Xavier Zeegers. xavier.zeegers@skynet.be

Cela commence souvent par "Il faut que l’on se parle". Et se termine avec "J’aimerais que nous restions amis".

Une mort brutale et précoce a ceci de romantique qu’elle fige les disparus dans une jeunesse éternelle. Ainsi l’éphémère passage à la Maison-Blanche du couple présidentiel Kennedy-Bouvier, s’achevant dans la tragédie, est présenté dans le film "Jackie" comme la fin d’une sublime romance alors que la réalité était bien moins rose que son fameux tailleur. Qu’importe, nous préférons le romantisme idéalisé à la réalité crue, et faute de ne plus pouvoir jeter du riz, c’est à qui klaxonnera le plus dans le cortège nuptial. Les passants désabusés murmurent qu’ils seront plus discrets lors du divorce.

"En amour, il n’y a que deux moments intéressants, la rencontre et la rupture, le reste n’est que remplissage", disait Jean Dutourd, ce faux cynique. La fin d’un couple m’émeut toujours, même si la discrétion doit l’entourer. L’autre, celui qui sort de votre vie, n’est pas mort mais cela revient quasi au même car si l’on peut passer de l’amitié à l’amour, faire le chemin inverse n’est pas évident. Il commence souvent par la phrase fatidique, de quelque côté qu’elle vienne : "Il faut que l’on se parle". Mais alors, c’est que tout est déjà dit. Elle a son cafardeux corollaire : "J’aimerais que nous restions amis". S’il y a des enfants, un lien respectueux est préférable, nécessaire même. Sinon autant partir en claquant la porte. "J’ai cru qu’elle giflait ma maison", soupira Sacha Guitry. Aujourd’hui un texto expédié en pleine nuit suffit. Bon débarras, et inutile d’insister, adios ! Une suprême goujaterie, typique de notre époque si peu élégante. Il m’est arrivé naguère de rompre par écrit, au stylographe. La réponse fut si noble que je regrettai ensuite mon envoi… Subtile punition.

Le décès de Pierre Barouh, acteur éminent sympathique, a ravivé l’intérêt pour le film culte "Un homme et une femme", que la télé reprogramma. Il a bien vieilli. Mieux que la Ford Mustang de Trintignant, sans direction assistée, bruyante, et polluante. Contrairement à elle, l’histoire tient la route car c’est celle de deux êtres blessés par la vie mais tournés vers l’avenir, convaincus qu’un bonheur reste possible malgré les brisures. Audacieusement pour l’époque, Lelouch se focalisa ainsi sur deux thèmes bigrement contemporains : la résilience et les familles recomposées. Bien vu ! Dans la foulée, il tenta le banco avec le sempiternel trio amoureux. Dans "Vivre pour vivre", tourné en 67, Montand (47 ans) est attablé à Amsterdam avec sa femme jouée par Annie Girardot. Elle lui parle ; il s’en fout, ne l’entend pas, absorbé mentalement par sa juvénile maîtresse jouée par Candice Bergen, 21 ans alors. Soudain Annie élève la voix et lit le catalogue du musée Van Gogh. Il sursaute : "Qu’y a-t-il ?" La réplique fuse : "Il y a que nous n’avons plus rien à nous dire. Dès lors pourquoi pas Van Gogh ?" Adieu la plage de Deauville et les appels de phare, la Mustang gît au fond d’un lac. Le public bouda, ce fut un flop. Maudits soient les briseurs de rêves !

C’est que le chada (chagrin d’amour) est l’envers du chabadabada composé par Barouh. Une petite mort, souvent vécue dans le silence, la solitude, voire la gêne. Dans "Les Mots de ma vie" (Poche 32 877), Bernard Pivot parle de l’amour au passé, et qualifie les ruptures d’extravagantes : "D’un seul coup, celle ou celui qui en prend l’initiative oublie tout : les promesses, les lettres, les nuits, les alliances, les fleurs, les voyages, la jouissance, les fêtes, les bijoux, les rires, les complicités, les épreuves, les succès, les dîners, les amis, les maisons, les spectacles, les cadeaux, la musique, les projets… (Etrangement, il oublie les livres, délicieux vecteurs de partage.) En trois mots - je te quitte - tout est biffé, occulté, exclu, éradiqué. Rideau !"

Un vrai crève-cœur donc. Si la gloire est le deuil éclatant du bonheur, le deuil d’un bonheur éclaté n’a rien de glorieux. Décidément rien ne vaut l’amour au présent. Et même au futur. Serait-il imparfait.