Une chronique d'Eric de Beukelaer.


L’argent trompeur" (Luc 16,9). Ainsi en parle Jésus. L’argent-serviteur trompe quand il devient maître de nos vies. Alors, la cupidité asservit l’humain. Demeure cependant un domaine où l’argent ne trompe pas : il indique le prix des choses. L’argent est l’étalon de valeur qui permet les échanges économiques, remplaçant ainsi le troc. Ce qui justifie sa qualité d’étalon est la confiance en la puissance du prince qui "bat la monnaie". Dans une société agricole, cette puissance est alimentée par l’étendue des terres fertiles. Dans une société commerciale, elle est déterminée par l’accès aux biens et aux marchés pour les écouler. Dans une société industrielle, il s’agit de la capacité technique de produire plus à moindre coût. Nous sommes entrés dans une société numérique. La puissance se calcule désormais en vitesse de partage d’information et le prix d’un objet se fixe moins par la valeur établie des objets que par l’anticipation de ce que le marché sera prêt à monnayer pour les obtenir.

Une donnée fondatrice traverse ces différentes phases de développement économique : l’énergie. Au biblique jardin d’Eden, tout est gratuit : il suffit de lever les bras pour se nourrir. Dans notre monde, par contre, les choses coûtent l’énergie déployée pour les obtenir. La richesse agricole dépend de l’énergie physique des laboureurs, chevaux de trait, bateaux de pêche… L’argent y est solide (métal précieux). La richesse commerciale est tributaire de l’énergie nécessaire à l’exploitation et au transport des biens. L’argent circule davantage et devient liquide (billets de banque). La richesse industrielle dépend du ratio entre l’énergie nécessaire pour alimenter les machines et celle déployée par elles. L’argent exprime cette maîtrise sous forme de capital, évalué en bourse. La richesse numérique se mesure en capacité de stocker l’information et à sa rapidité de communication. Dématérialisé, l’argent électronique circule de nos jours à la vitesse de l’éclair.

Attention cependant : chaque âge économique s’érige sur l’énergie de celui qui le précède. Pas de société numérique sans fabrication d’ordinateurs (produit industriel), mis sur le marché (produit commercial) à un prix qui dépend du coût, tant des matières premières requises que de la production d’électricité nécessaire à son usage (produit "agricole").

C’est ici que le bât blesse. L’économie vit de croissance, alors que - limite de la planète oblige - le taux de retour énergétique baisse. Il faut, en effet, sans cesse investir plus, pour obtenir une même quantité d’énergie et de matières premières. C’est comme un cycliste qui doit toujours accélérer, alors que les pneus de son vélo se dégonflent. Pour y parvenir, il devra puiser dans ses réserves et puis se doper… avant de s’écrouler. Ainsi, nos sociétés surexploitent l’environnement (crise écologique) et dopent la monnaie (développement anarchique de la finance spéculative et surendettement des États). À défaut de mise en œuvre d’une abondante source d’énergie écologiquement responsable, notre modèle économique entraîne non seulement l’épuisement de l’écosystème, mais il dévitalise l’argent. Qu’est-ce à dire ? Nos États endettés relancent la croissance économique par la création de monnaie, tout en gardant des taux d’emprunt au plancher, sans que ceci crée d’inflation. Or, tout économiste débutant apprend que, quand on multiplie la masse monétaire et baisse "le prix de l’argent", la devise perd de sa valeur et les prix des biens augmentent (= inflation). Rien de cela ne se passe aujourd’hui. L’argent vit déconnecté de la réalité économique et trompe désormais doublement. Il n’est plus cette mesure crédible du juste prix des choses, mais devient un étalon hors-sol. La valeur de l’argent repose désormais surtout sur une croyance mimétique en la valeur de l’argent. Quousque tandem ?

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