Opinions Les Occidentaux jouent aux échecs, en pensant qu’en maîtrisant le roi ils jouent gagnant. Les Chinois pratiquent le jeu de go : ils encerclent l’adversaire. Une opinion de Baudoin Dubuisson, serial entrepreneur (Nanocyl, Eryplast...)

Les États-Unis ont, des décennies durant, dominé l’économie mondiale en finançant un effort militaire, et la Pax americana qui en résultait, en se reposant sur le "privilège exorbitant" de sa monnaie. Tout semble cependant indiquer que cette ère est révolue. Dix fois moins puissante économiquement que son grand rival, il y a dix ans à peine, la Chine n’en mettra pas dix de plus pour le rattraper. Et comme, depuis le Vietnam, les guerres ne se gagnent plus comme avant, les Américains n’acceptent plus que leurs "boys" se fassent tuer aux quatre coins de la planète pour la grandeur de l’Amérique, ni que leur pays se lance à coup de milliards de dollars dans des conflits qui ne rapportent que des inimitiés et des désirs de vengeance terroriste.

Le monde n’est plus divisé en deux camps plus ou moins homogènes, il est aujourd’hui multipolaire et multidimensionnel. Les exemples abondent : l’Inde, coincée entre la Chine, elle-même appelée "empire du Milieu", et son ennemi juré le Pakistan, a besoin des États-Unis mais équipe son armée avec du matériel russe et vient en aide au Venezuela en achetant le pétrole boycotté par l’Oncle Sam ; la Turquie, membre de l’Otan, achète un système de défense antimissile russe tout en critiquant vigoureusement l’annexion de la Crimée ; Pékin indispose la Russie avec ses visées sur la région du lac Baïkal mais se lance dans des manœuvres militaires avec cette même Russie ; Boeing et Space X collaborent étroitement avec la Nasa pour conquérir l’espace mais achètent leurs moteurs à une société d’État russe ; en Europe, l’agriculture française dépend du soja transgénique américain mais l’industrie automobile allemande est tributaire du marché US…

Autres temps, autres méthodes : Pékin n’a pas une monnaie qu’elle peut imprimer à loisir pour soutenir ses ambitions, mais elle engrange depuis des années des surplus commerciaux qui lui donnent une marge de manœuvre plus que confortable. Après avoir longtemps acheté la dette américaine, et donc financé indirectement l’effort militaire de son concurrent, la Chine a trouvé une autre manière de dépenser ses économies : elle achète des actifs un peu partout dans le monde : des terres agricoles en Afrique, un port en Grèce, un aéroport en France, Volvo en Suède, Kuka en Allemagne… Et quand le risque est trop important, c’est à crédit qu’elle finance des voies de communication entre la Méditerranée et l’océan Indien, la "nouvelle route de la soie"… Et comme tout ceci ne suffit pas, le régime du président Xi Jin Ping est en tête du classement mondial des publications scientifiques et des dépôts de brevets. S’il est difficile de percevoir la logique dissimulée derrière ces investissements épars, nul doute qu’ils font partie d’une stratégie que les Occidentaux pourraient bien ne comprendre que quand il sera trop tard.

De toute évidence, l’approche chinoise est plus adaptée à la nouvelle complexité du monde. Les Occidentaux ont vécu longtemps en jouant aux échecs, en pensant qu’en maîtrisant le roi, ils jouaient gagnant. Les Chinois pratiquent le jeu de go : ils encerclent l’adversaire en contrôlant des territoires et en multipliant les prisonniers pour les étouffer le moment venu ; une approche souple et rapidement adaptable au gré des circonstances. Pas plus que Washington, Pékin ne fait pas de cadeaux : les crédits offerts par Pékin pour financer la nouvelle route mettent à rude épreuve l’équilibre financier des bénéficiaires, mais peu importe si les débiteurs ne sont pas "triple A". De l’aveu même de certains fonctionnaires chinois, 80 % de l’argent déversé au Pakistan, la moitié de celui investi en Birmanie et un bon tiers de celui dépensé en Asie centrale sera perdu (1) ! Pourtant, perdu pour perdu, autant le dépenser pour financer des infrastructures qui, à court terme, profitent aux entreprises chinoises et engendreront tôt ou tard un développement dans une région voisine riche de matières premières plutôt qu’en opérations militaires qui attisent un désir de vengeance. L’empire céleste joue gagnant à tous les coups : si le crédit n’est pas remboursé, il gagne un obligé et s’il l’est, il gagne un ami. La Chine a compris que la conquête du monde ne se joue plus uniquement sur le terrain militaire : quand la Chine le voudra, elle nous dominera…

Lire à ce sujet l’ouvrage de Peter Frankopan "Les Nouvelles Routes de la soie", Éd. Nevicata 2018 Bruxelles.

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