Une opinion de Nathan Delbrassine, eune diplômé en droit de l’ULB et militant actif dans l’aide juridique apportée aux demandeurs d’asile.

À côté de la culture qui meurt, il y a celle que l’on assassine. Depuis le début de l’épidémie de coronavirus, la culture paye un lourd tribu. C’est le moment choisi par des éditeurs américains pour tenter d’imposer la fermeture du site Internet Archive et l’accès à la connaissance qu’il offre.

Qu’est-ce qu’Internet Archive ?

Internet Archive est une organisation à but non lucratif qui tente de numériser et de donner accès à des ressources - audios, vidéos, livres - appartenant au domaine public et donc libres de droits. Au fil du temps, cette organisation a développé différents projets et services. Parmi ces projets, "l’Open Library", via laquelle Internet Archive permet de télécharger des livres relevant du domaine public mais aussi d’octroyer, pour une durée limitée, un accès à des livres numériques protégés. Le projet a aussi mis au point un service de "scannage" de livres afin de d’élargir toujours plus le catalogue d’œuvres disponibles. Internet Archive travaille avec de nombreuses institutions, notamment le MIT, afin d’unir leurs efforts pour numériser et diffuser leurs collections.

Quel est le problème ?

Conscients de l’impact de l’épidémie sur l’accès aux connaissances, l’organisation a décidé d’augmenter la limite maximale de livres que les utilisateurs peuvent emprunter temporairement et en une seule fois (1). D’ailleurs, le Collège de France a, lui aussi, donné un accès libre, pendant un certain temps, à des ouvrages publiés sous son égide.

Il s’agit là du prétexte utilisé par un certain nombre d’éditeurs - comme Penguin Random House, Hachette, HarperCollins et Wiley - pour introduire une action en justice contre Internet Archive. Il s’agit d’un prétexte car les éditeurs veulent la disparition de l’organisation dans son ensemble.

Or, il existe de nombreuses bibliothèques publiques où des livres peuvent être empruntés gratuitement pour une durée limitée sans problème. Pourquoi serait-ce le cas avec Internet Archive ?

Inégalités, pandémie et connaissances

La pandémie aggrave les inégalités. Or, la clé de la réduction des inégalités, à long terme, est la diffusion des connaissances (1). Dès lors, pour répondre aux défis de la pandémie, nous nous privons d’un des outils les plus efficaces pour les relever.

Outre les victimes de la pandémie, n’oublions pas les personnes n’ayant pas accès à une bibliothèque ou à une bibliothèque suffisamment importante pour pouvoir bénéficier des connaissances récentes. Il s’agit aussi de toutes les personnes qui ne savent pas se rendre en bibliothèque ou dont la lecture est difficile ou impossible sans l’aide de moyens techniques. Elles risquent de perdre l’un de leurs seuls outils.

La loi des éditeurs

Les éditeurs de revues scientifiques font la loi en matière de diffusion des connaissances. Pensons à Aaron Swartz, poussé au suicide par les poursuites disproportionnées engagées contre lui. Il risquait 35 ans de prison et un million de dollars d’amende pour avoir voulu diffuser des articles scientifiques. Pire, cette situation paralyse la recherche.

La réponse des éditions est que "la production du savoir a un coût". Ce n’est pas vrai. L’industrie de l’édition scientifique génère 7,6 milliards d’euros de chiffres d’affaire par an. Ces revues sont essentielles. Elles contiennent les informations scientifiques les plus récentes. Le prix de ces revues a augmenté de 7 % par an entre 2004 et 2014 sans justification. La plupart des chercheurs sont payés par l’argent public, les articles et le contrôle par les pairs sont fournis et effectués gratuitement. Le coût d’édition est de moins de 2 % du coût total de la recherche. Dès lors, les chercheurs fournissent gratuitement des informations, nécessaires et financées par tous, à quelques éditions qui les revendent à ces mêmes scientifiques lesquels, vu le prix exigé, ne savent plus se les payer. Les universités sont obligées de renoncer à certaines revues à cause du prix exorbitant. Donc, les chercheurs et les étudiants ont besoin d’outils comme Internet Archive car ils n’ont pas les moyens d’accéder aux ressources. Si les universités n’ont plus accès à ce qui constitue le cœur de leur mission, comment un citoyen pourrait-il avoir, dans ces conditions, accès à une information de qualité ? Comment pourrait-il agir en citoyen ?

Ce "complexe éditaro-culturel", de quelques revues scientifiques se partageant le marché, est un danger face aux fake news. Nous pouvons accéder aux fake news en trois clics mais l’accès à une information de qualité implique de payer des montants exorbitants. C’est pourquoi des initiatives comme Internet Archive doivent être protégées et encouragées car elles ne se contentent pas d’être un instrument de réduction des inégalités, elles sont aussi une arme, dans la lutte contre les fake news, indispensable à une société démocratique en bonne santé.

Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : "Culture : la bêtise se libère et la connaissance se barricade".

(1) Piketty T, Le capital au XXIe siècle, Parris, Le Seuil, 2013, p.47.