Une opinion de David Bertrand, professeur de psychologie à la Haute Ecole Vinci et éthologue de formation.

Le Danemark est l'un des principaux fournisseurs de peaux de visons au monde. Et c’est précisément là qu’ont été abattus il y a quelques jours plus de 15 millions d’individus, au motif qu’ils auraient transmis une variante du virus sars-cov-2 à l’homme et que ce virus muté menacerait l’efficacité d’un futur vaccin. Lorsque le principe de précaution amène à tuer des millions d’animaux, cela révèle en réalité à quel point notre société dysfonctionne, à quel point la vie de ces animaux compte peu et à quel point leur mort laisse indifférent.

Les visons sont de petits mammifères de la famille des mustélidés, autrement dit des proches cousins des belettes, des furets ou encore des loutres. Ce sont de petits prédateurs solitaires, hyperactifs, doués de grande capacités d’adaptation et qui ont un mode de vie semi-aquatique à l’état sauvage. Le vison passe normalement plus la moitié de son temps dans l’eau et il possède un territoire de plusieurs kilomètres carrés. Le vison d’Amérique est l’espèce la plus connue, c’est elle qui est utilisée massivement dans l’élevage de fourrure, dans des conditions on ne peut plus éloignées de son mode de vie à l’état naturel.

Une vie de captivité

La vie des visons dans les élevages de fourrure ressemble à un enfer semblable à celui qu’endurent les poulets et les cochons dans les élevages intensifs. Isolés dans des cages minuscules, les visons ne connaissent rien d’autre que le sol grillagé qui leur provoque des lésions aux pattes. Rien d’autre que cette nourriture conditionnée qu’on leur propose chaque jour. Rien d’autre que les maladies dont ils sont très souvent victimes à cause de leurs conditions de captivité. Comme tout animal, le manque d’espace et de stimulation provoque des comportements répétitifs et anormaux, comme les stéréotypies motrices et l’automutilation, des symptômes reflétant un stress intense. Ce stress est accentué par le fait que les visons sont solitaires alors que leurs conditions d’élevage entraînent une grande promiscuité entre eux.

En captivité, les visons sont tués généralement après 6 mois, alors que dans la nature, ils peuvent vivre jusqu’à 6 ans. Les visons d’élevage doivent donc non seulement endurer une vie pénible mais une mort prématurée et souvent violente : ils sont généralement gazés ou électrocutés. Tout cela dans l’unique objectif d’alimenter le marché de la fourrure, une industrie du luxe qui pèse plusieurs milliards de dollars. D’après l’association Welfarm, spécialisée dans le bien-être des animaux d’élevage, il faut une centaine de visons pour faire un manteau de fourrure. Raison pour laquelle ils sont des millions dans le monde à être élevés et tués chaque année. Pour rappel, même s’il est de plus en plus critiqué, ce marché reste légal et il a même connu une croissance ces dernières années dans des pays comme la Russie ou la Chine.

La "dissonance cognitive"

Toute personne soucieuse du bien-être animal ne peut qu’être indignée par la façon dont ceux-ci sont traités dans les élevages intensifs. Dans le cas des animaux élevés pour leur viande, il semble cependant que, pour pouvoir la consommer, nous soyons beaucoup à tolérer leurs conditions de vie de, même si en même temps nous ne préférons pas savoir ce qu’il se passe dans les abattoirs. Cette attitude relève de ce que les psychologues sociaux appellent la "dissonance cognitive", une contradiction interne que nous tentons de réduire soit en fermant les yeux, soit en décidant de changer ses habitudes, par exemple en n’achetant plus de viande issue d’élevages intensifs ou en devenant végétarien.

Comparativement aux animaux élevés pour la viande, le cas des visons est d’autant plus interpellant que leur élevage et leur commerce n’existe que pour assouvir des besoins superflus. Ceux qui utilisent leur peau pour confectionner des vêtements en ont fait un business très lucratif dans lequel le vison est réduit à une marchandise particulièrement rentable. Quant aux personnes qui portent des manteaux en fourrure, elles ont transformé celle-ci en un objet de mode et en un moyen d’afficher ostensiblement son statut social. La maltraitance et la mort est donc le prix que les visons doivent payer pour assouvir les tendances les plus matérialistes de l’être humain. Et comme si cela ne suffisait pas, on les accuse aujourd’hui de nous transmettre un virus muté, alors que s’ils sont porteurs de ce virus, c’est uniquement parce qu’ils ont été élevés par l’homme dans des conditions inadaptées.

Pas de remise en question

On ne compte plus les cas de maladies infectieuses nées dans les élevages intensifs. De manière générale, la façon dont nous traitons les animaux et notre relation à la nature est à l’origine des grands problèmes auxquels nous devons faire face dans notre monde moderne : pollution, réchauffement climatique, maladies infectieuses,... Mais plutôt que de remettre en question ce type d’élevage, tout se passe comme si on préférait tuer les animaux infectés pour pouvoir recommencer avec d’autres. Ne tombons pas non plus dans une forme d’hypocrisie, la mort de ces millions de visons ne change rien sur le fond car ils auraient de toute façon été tués plus tard. Ce qui choque dans ce cas-ci, c’est le nombre de visons tués en une fois. Si on peut espérer qu’il ressorte quelque chose de positif de cette histoire, ce serait alors qu’elle mette enfin la lumière sur l’ampleur d’un phénomène largement ignoré jusque-là. Peut-être que l’abattage massif de ces visons permettra de prendre davantage conscience du sort réservé à des millions d’animaux dans l’industrie de la fourrure.

En attendant, mis à part les associations de défense des animaux, les polémiques autour de cet abattage massif ont essentiellement tourné autour de la question sanitaire et des pertes financières pour le secteur, et très peu autour du bien-être animal. Cela en dit long sur notre rapport aux animaux d’élevage. Une étude récente a d’ailleurs montré qu’il existait des préjugés envers ce type d’animaux en particulier. Nous avons tendance à leur attribuer moins d’intelligence et donc moins de valeur qu’à nos animaux de compagnie et qu’aux animaux sauvages. Si on avait abattu des millions de chats, la façon dont la presse aurait relayé cet événement et la réaction de l’opinion publique aurait probablement été très différente.

Des chiffres qui masquent la souffrance

Cette indifférence pour ces visons pourrait également s’expliquer par le fait que, contrairement aux histoires individuelles, même si elles peuvent parfois interpeller, les statistiques suscitent généralement peu d’émotions. Tout se passe comme si ce chiffre de 15 millions masquait la réalité de la souffrance et de la mort de chaque animal pris individuellement. C’est ce qui explique que l’on ressente une émotion particulière pour cette vache devenue célèbre après s’être échappée d’un abattoir et après avoir trouvé refuge dans la forêt auprès d’un groupe de cerfs, alors que dans le même temps nous restons relativement indifférents aux millions de vaches abattues dans le monde chaque année.

L’être humain a une relation paradoxale avec les animaux. D’un côté il les chérit dans les foyers et les admire dans la nature, de l’autre il les méprise dans les élevages. Il serait peut-être temps de prendre conscience de ces contradictions et de réaliser que chaque espèce et chaque animal a une valeur propre. Ce serait en tous cas un bon point de départ pour peut-être éviter que des événements comme ceux qui se sont déroulés au Danemark ne se reproduisent à nouveau.