Une chronique de Xavier Zeegers ( xavier.zeegers@skynet.be)

C’est une antienne récurrente, qui prétend que la presse ne livre que des mauvaises nouvelles, comme si elle complotait pour empêcher les lecteurs de savourer leur déjeuner en paix. Certes, le 16 février 1961, elle annonça une catastrophe : le crash du Sabena 548 New York-Zaventem la veille, avec ses 75 morts. Mais fallait-il que La Libre imprime chaque jour, 185 010 depuis, que chaque passager est bien arrivé, soit plus de 12 millions ? 

Pour ma part, j’aurais bien aimé qu’il y eût, le 25 août dernier, en "Une" cette info aussi rassurante qu’encourageante : selon l’OMS, la poliomyélite a été officiellement éradiquée en Afrique, faute de cas déclaré depuis quatre ans. Or, c’est là qu’elle subsistait de manière résiduelle. C’est la conséquence des efforts massifs de la vaccination des enfants. Cette maladie semait la terreur dans les années 1950. J’ai souvenance de copains de classe qui la contractèrent. Son combat eut un héraut involontaire : le président Franklin D. Roosevelt, qui émut le monde, même s’il tenta de dissimuler son invalidité pour assurer ses réélections successives ; d’où les vaccinations à grande échelle partout, et alors très populaires. Depuis janvier 2000, les vaccins permirent de préserver 960 millions d’années d’existence, et plus de 17 millions de vies furent sauvées grâce au génie de Pasteur, sans doute le plus grand bienfaiteur de l’humanité avec Fleming et sa pénicilline. La variole, qui fit 60 millions de morts au XVIIIe, fut éradiquée en… 1980. Quelques souches sont conservées en un lieu secret. Elles sont les vraies armes de destructions massives. Mais, si elles réapparaissent, il sera facile de les combattre : on a la recette.

Or, voici qu’un lobby hétéroclite toujours plus envahissant et devenu viral prétend sans arguments recevables que les avancées majeures et positives de la science, qui certes a eu ses dérives aussi, sont une menace contre l’humanité, alors qu’elles assurent notre survie. Ses membres sont contre les vaccins, contestent les mesures anti-Covid, nient la réalité d’évidences établies, comme les vols lunaires, et jettent d’emblée l’opprobre sur des philanthropes comme George Soros ou Bill Gates. Les climatosceptiques, dit le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, en annonçant que les feux s’attaquent désormais à la Colombie-Britannique, "sont une frange marginale enchaînée à une idéologie aveugle" ; dont fait d’évidence partie le président américain, pour qui, "forcément, cela finira par se refroidir". Comme notre température corporelle post mortem, c’est bien cela ? Bref, le "ça ira mieux demain", de notre chère Annie nationale, laquelle ne songeait qu’à nous divertir mais aurait pu le remplacer avantageusement. Au Canada, l’alerte générale fut donc déclenchée à Vancouver, lieu où mer, montagnes et forêts forment un triangle idyllique et d’où des membres de ma belle-famille m’envoyèrent des clichés de leur résidence embrumée par les fumées. Une pluie salutaire eut beau arriver à temps, c’en est fini de l’insouciance là aussi, comme partout désormais.

Pour notre survie commune

Alors, marre de ces négations absurdes et pas si marginales que cela : il s’agit, comme pour la vaccination, de notre survie commune et il semble aussi vain de vouloir raisonner les complotistes que d’étudier à notre aise ce tropisme pour le déni systématique et ce qu’il peut bien leur apporter. Il faut d’urgence nous protéger de leurs égarements car il y a péril en la demeure humaine. Avec les infos toxiques, la bêtise peut se répandre aussi vite que le feu sous le vent. C’est à la fois déconcertant et désolant. Je ne peux que suggérer, une fois de plus, la lecture en guise d’antidote. Avec ces premières lignes de l’introduction à De la démocratie en Amérique, où Alexis de Tocqueville écrit ceci : "Je ne sais si j’ai réussi à faire connaître ce que j’ai vu en Amérique mais je suis assuré d’en avoir eu sincèrement le désir, et de n’avoir jamais cédé qu’à mon insu au besoin d’adapter les faits aux idées au lieu de soumettre les idées aux faits."

J’ignore s’il y a pour les journalistes ou chroniqueurs un serment équivalent à celui d’Hippocrate pour les médecins, mais il pourrait être celui-là. Et pour chacun finalement.