Une opinion d'Aude Herzet, étudiante en sciences sociales à l’université de Liège.

Trouver une personne attirante n’est pas un crime, l’admirer poliment n’en est pas un non plus. Pourtant, le respect de libertés élémentaires est bafoué chaque jour dans l’espace public : quand la société arrêtera-t-elle de sexualiser la femme seule dans la rue ? Cette problématique, pourtant rabâchée continuellement, pourra-t-elle un jour être prise au sérieux ?

Aujourd’hui, c’était la fois de trop : "Mademoiselle, je peux vous prendre en photo ? Non mais relax, c’est pour Jacquie et Michel !". A 19 ans, c’est difficile pour moi de savoir quelle réaction avoir, surtout quand l’auteur de cette phrase semble être âgé du double. Des tas d’émotions me traversent : de la gêne, de la peur, mais surtout de la colère. Cette agression, pourtant uniquement verbale, concerne mon corps. Mon corps, on m’a appris à l’aimer, à le respecter : de quel droit un inconnu peut-il faire une telle remarque ? De quel droit un inconnu peut-il poser ce regard sur moi ?

Le harcèlement de rue est devenu une banalité, si bien que beaucoup de femmes se sont résignées : "Ignore-les, c’est la meilleure des réponses… De toute façon, qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ?". Mais ignorer, n’est-ce pas en partie donner raison ? En ignorant ces remarques déplacées, ces regards carnassiers, on ne montre pas ouvertement notre désaccord.

Mais devant l’envie de répondre sèchement, d’éjecter l’autre de la sphère de mon corps qui ne concerne que moi se dresse un autre problème : la peur. J’ai peur que l’agression verbale devienne physique, peur parce qu’ils sont plusieurs et moi je suis seule, peur parce qu’autour de moi, personne ne semble avoir remarqué qu’il y a un problème. Ou peut-être l’ignorent-t-ils parce que ça dérange, ça gêne. Vite, il faut baisser la tête et passer son chemin.

Il est absolument nécessaire de créer une solidarité concitoyenne qui s’étende à la sphère de la rue. Il faut que les femmes mais aussi les hommes, enfants, transgenres, binaires ou nonbinaires, qu’importe, puissent sentir un autre attentif, un autre qui réagira en cas de problème. Ce n’est qu’à ce moment-là que la femme pourra répondre à son agresseur en tout sérénité.

Ensuite, le nombre conséquent de ces agressions provoque une méfiance. La femme s’offusque au moindre regard, l’homme bien intentionné ne sait plus où poser les yeux. Il n’est pas envisageable d’accoster une femme pour lui dire qu’elle est jolie sans être au mieux vu comme un dragueur lourd, au pire traité de "sale con". Pourtant, l’inverse ne semble pas impossible, voire charmant et flatteur.

Au-delà de ça, il y a un problème bien plus profond. Pourquoi ça arrive ? Pourquoi ça n’arrive pas quand je me promène main dans la main avec mon petit ami ? En 2020, l’éducation de certains garçons concernant leur rapport aux filles semble toujours imparfaite. Il est nécessaire que les enfants soient élevés dans le dialogue, qu’ils puissent avoir des discussions sur le respect, le consentement et leurs enjeux, que la femme cesse d’être représentée comme une poupée fragile et l’homme comme un tas de muscles qui doit affirmer sa virilité.

Le jour où ce ne seront plus les femmes qui "portent une jupe trop courte", "ont un trop grand décolleté", "sont provocantes" ou simplement "trop belles" mais plutôt les hommes qui s’abstiendront de commentaires indécents et regards lubriques, la femme aura enfin retrouvé la place qui lui revient de droit dans l’espace public.

Elevez vos garçons dans le respect et pas vos filles dans la crainte.