Une opinion de Joëlle Milquet et de Fabio Bargiacchi, respectivement ancienne vice-Première ministre, avocate et fondateur et directeur exécutif du European Centre for Electoral Support.

La démocratie, dont c’est la Journée internationale ce 15 septembre, est hélas également devenue une des victimes occultées du Covid.

Les débats les plus fréquents à ce propos portent, à raison, sur la légitimité, la légalité ou le caractère proportionné de certaines mesures répressives ou limitatives des droits et des libertés et des décisions de surveillance. Ces débats sont d’autant plus pertinents qu’il s’agit maintenant de la gestion d’une période de cohabitation longue avec le virus dépassant le caractère aigu et imprévu du début de la pandémie appelant certaines mesures d’urgence.

Les conséquences sociétales de l’épidémie sont multiples et préoccupantes : érosion des libertés, non-adhésion des populations face à des mesures disproportionnées, augmentation des désinformations, manipulations médiatiques et fake news de tout ordre, désespérances sociales et économiques, montée concomitante des populismes, poujadismes et des discours de haine, renforcement des inégalités face au Covid, notamment pour les populations les plus vulnérables. Il s’agit de nouvelles menaces graves pour les démocraties en général et celles des pays les plus fragilisés en particulier, dont les responsables politiques doivent se préoccuper avec la même intensité que celle déployée pour les plans de relance.

Le danger du report des élections

Il est également une autre réalité préoccupante qui a peu attiré l’attention jusqu’ici malgré la menace qu’elle constitue pour les processus démocratiques : le report des élections.

Depuis la mi-février, près d’une centaine de pays à travers le monde ont reporté leurs élections en raison de la pandémie sans qu’à ce stade une nouvelle date soit même fixée. Il en va ainsi notamment en Colombie, au Tchad, en Arménie, au Bostwana, au Cameroun, au Gabon, en Gambie, au Ghana, au Kenya, au Mexique, en Ouganda, en Zambie, au Zimbabwe.

Il n’est pas nécessaire de rappeler combien des élections transparentes conformes aux standards démocratiques constituent le socle des démocraties et les conditions incontournables de la représentativité et de l’adhésion citoyennes. Le report des élections peut conduire à la montée des tensions, des violences et des conflits internes dans des sociétés dont les institutions sont déjà fragiles et au renforcement des tentations autoritaires et limitatives des droits et libertés et de la liberté d’expression.

Si des considérations sanitaires objectives partagées unanimement peuvent expliquer un certain report, il ne peut valoir que pour une durée limitée et non pour un délai à durée indéterminée jusqu’à la fin de la pandémie ou la vaccination collective des populations.

Développer une stratégie

Toutes les annonces de report doivent donc s’accompagner à la fois d’un calendrier précis relatif à la poursuite du processus électoral mais aussi de mesures concrètes de sécurisation et de protection sanitaire permettant le scrutin. Il est dès lors indispensable de faire travailler ensemble à la fois les acteurs actifs dans les processus électoraux et les autorités et responsables médicaux et sanitaires pour développer une stratégie mixte de sauvegarde de la démocratie dans un cadre de sécurité sanitaire, voire d’imaginer des agencements techniques et organisationnels innovants ne mettant pas en cause la qualité démocratique des techniques choisies.

Il est également nécessaire que les autorités communiquent ces décisions et les calendriers choisis à la population pour stimuler la confiance des citoyens, pacifier et prévenir les risques éventuels de violence. Pour être à la fois démocratiques et efficaces, les politiques des institutions internationales et de l’Union européenne en matière de support et d’assistance électorale dans les pays en transition démocratique doivent donc être à la fois intensifiées et adaptées à ces nouveaux enjeux et aux différences des situations entre les pays.

Un appel récent intitulé "Call to defend democracy vient d’être signé par 100 organisations au niveau international, 500 personnalités en provenance de 119 pays et 62 anciens chefs d’État pour attirer l’attention des responsables politiques et des organisations internationales sur ces dangers et sur le besoin d’adapter les stratégies de soutien dans les pays en processus de démocratisation.

L’UE a un rôle clé à jouer

En politique intérieure comme en politique de développement, il est donc de la première urgence pour les États, les institutions internationales et surtout l’Union européenne de réinvestir autant dans les politiques de défense de l’état de droit et de développement de démocraties inclusives, transparentes, participatives et fondées sur le suffrage universel que dans les politiques de santé et de relance.

L’Union européenne a un rôle clé à jouer et à renforcer en la matière. Après avoir tué des centaines de milliers de personnes dans le monde, dévasté des pans entiers de l’économie et détruit tant d’emplois, le Covid ne peut en arriver à tuer aussi les bases de nos démocraties.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Les démocraties mises aussi en quarantaine"