Une opinion de Mathieu Bertrand, chef de projet à la Maison rurale, maison de la mémoire et de la citoyenneté à Beauvechain, archéologue et historien de l'architecture.

À l’heure du déboulonnage des statues dans l’espace public, rappelons-nous que "patrimoine" et "monument historique" sont deux notions qui ont tendance à se confondre depuis la seconde moitié du XXe siècle, caractérisée par une inflation patrimoniale et une "obésité contemporaine de la mémoire" (Olivier Mongin, "L inflation sans borne du patrimoine", dans la revue "Esprit" - novembre 2012). Réinvestir le sens exact de ces deux concepts est pourtant éclairant sur la capacité d’introspection qu’ont depuis des millénaires les sociétés humaines au travers de leurs réalisations artistiques et monumentales.

L’expression la plus ancienne du monument remonte au IIe siècle av. J.-C. avec la fixation de la liste des sept "Merveilles du monde". Leur reconnaissance est due au fait qu’elles bénéficient d’une aura magique et intemporelle. Cette liste est le miroir très sélectif de la création humaine du monde antique sur près de trois millénaires, tout comme la liste du patrimoine mondial de l’Unesco se fera l’écho des fiertés de notre temps. Dans le contexte de la Révolution française, les monuments liés à l’histoire de la royauté et de l’Église sont vandalisés avec violence. La vision moderne des monuments s’est construite à ce moment-là, quand ils étaient menacés. Les décideurs de l’époque souhaitaient tout à la fois régénérer la société et l’éduquer. Cette éducation ne pouvait se réaliser sans que les monuments ne se mettent à son service. La notion de "monument" s’est alors muée en celle de "l’héritage historique", autrement dit du "patrimoine".

Patrimoine et monument historique

Quelle est la différence entre patrimoine et monument historique ? Le patrimoine se rattache à la nécessité de mémoire. Il représente "ce que nous ne voudrions pas voir disparaitre" (Benjamin Mouton, Sens et renaissances du patrimoine architectural – 2018). Par là, il est le reflet de la société, il est vivant. Chaque élément de patrimoine doit se réserver le droit de s’adapter sans pour autant nier les valeurs qui lui ont donné naissance. Le monument historique est une expression du patrimoine mais il résulte d’un processus de sélection sévère. Au regard de ses qualités historiques, architecturales, archéologiques ou artistiques, il bénéficie d’une reconnaissance collective de son statut emblématique. Il est alors soumis à un régime juridique spécifique qui impose un suivi et des règles à respecter lors d’une restauration ou d’une maintenance. Le monument historique est un bien classé. Il est protégé car il marque un jalon et participe à la construction du savoir humain.

Les statues érigées dans l’espace public peuvent avoir deux origines : elles sont le fruit d’une commande étatique et s’imposent au public ou elles résultent d’un souhait populaire et appartiennent au public. Les effigies du roi Albert Ier ou les innombrables monuments qui appellent à se souvenir des morts pour la Patrie lors de la Première Guerre mondiale usent d’une même inspiration esthétique. La force iconique du Roi Chevalier et l’héroïsme de chaque soldat ou civil tombé au front pourraient très bien, à l’avenir, ne plus avoir le même écho pour les plus jeunes à qui l’horreur des tranchées semble aussi éloignée d’eux que ne le sont les plaines de Waterloo pour les générations du baby-boom.

La statuaire devra s’adapter

C’est là que la distinction entre patrimoine et monument historique prend tout son sens. Les monuments aux morts font partie de notre patrimoine, personne ne souhaite les voir disparaître. Cependant si ces statues non classées ne sont pas confrontées à de nouvelles créations qui forgent notre actualité (égalité femmes-hommes, protection de l’environnement, droits civiques…), elles seront vouées, au mieux à un désintérêt, au pire à une destruction irraisonnée.

L’espace public est un lieu démocratique. Peu importe nos convictions et notre situation socio-professionnelle, nous le partageons. Il est un véritable lieu de débat. Ce n’est ni anormal, ni amoral, d’être en désaccord avec le message que renvoie un buste de Léopold II ou avec la glorification guerrière de certains de nos édicules. Pour éviter un déboulonnage inconscient de la statuaire publique, il est souhaitable qu’un travail de sélection rigoureux soit entrepris à son sujet. Les éléments qui en émergeront pourront alors prétendre à un classement - encore trop marginal aujourd’hui - et seront préservés. Aimés par les uns ou condamnés par d’autres, ils participeront au savoir critique en tant que témoins intelligibles d’une époque. La statuaire plus commune appartiendra toujours à notre patrimoine, à elle de s’adapter. Certaines seront remplacées par des figures plus actuelles, d’autres seront modifiées, implémentées, explicitées, détournées, voire bannies en d’autres lieux. Enfin, de nouvelles créations engagées devraient voir le jour, portées par l’adhésion de ceux qui les côtoient avant d’être identifiées, par l’épreuve du temps, soit comme un patrimoine, soit comme un monument historique.

Les intertitres sont de la rédaction.