Une chronique de Carline Taymans, professeure de français à l'École européenne.

Le 11 novembre n’est pas un jour férié dans les institutions européennes, écoles comprises. Aucune rancœur, cependant. 

Un lundi comme les autres, ce 11 novembre. Avec ses bus scolaires, ses heures de cantine, ses cours, ses récréations. Un jour de révisions, ou de nouvelles matières, voire de tests, pour certains. Alors que le reste du pays se la coule douce…. Cette différence ne se sent pourtant que dans les rues, le matin, sur les routes menant à l’école, parce qu’une fois ces limites passées, tout fonctionne à la normale, soit à l’européenne, et sans rancœur.

Seuls quelques irréductibles Gaulois soulignent brièvement leur infortune d’un jour, suscitant quelques timides acquiescements ou même des sourires embarrassés chez leurs pairs, quelque peu choqués par ces semblants de plaintes. Non seulement la culture des jours fériés diffère énormément d’une nation européenne à une autre, au point que nombre de collègues nouvellement arrivés se pincent pour croire à la fréquence de jours libres légaux en Belgique, mais aussi dans l’enseignement, en général, il est assez malvenu de se plaindre de la pénibilité des horaires de travail. En outre, dans ce milieu multiculturel, les occasions de festoyer viennent, par ailleurs, rarement à manquer. Au sein de l’équipe, en tout cas.

Au-delà des liens noués par affinités individuelles, des invitations aux spectacles auxquels participe l’un ou l’autre, des célébrations officielles et des événements personnels partagés autour d’une boîte de chocolats, une tradition née de Dieu sait quel boute-en-train veut ainsi que chaque section linguistique convie toutes les autres à déguster, une fois par an, quelques-uns de ses plats typiques. On rassemble alors quelques tables, on y dresse un buffet coloré, on diffuse des musiques du pays, et on revêt les couleurs nationales pour servir aux collègues salades, ragoûts et autres tourtes dont seuls les compatriotes ont le secret.

Le repas ainsi partagé dépasse largement son rôle anecdotique. Tout d’abord, il est généralement organisé autour d’une date symbolique (fête nationale, commémoration d’événements historiques, etc.), ce qui lui donne une valeur culturelle émouvante, au cœur des premières conversations. Ensuite, il constitue une occasion rare de papoter avec des collègues sans ordre du jour ni échéances serrées. Enfin, puisque la gastronomie reflète décidément l’identité d’un pays, ce genre de repas, hétéroclite, certes, mais surtout préparé maison et dans le but de plaire, en apprend énormément sur cet autre avec qui, jusque-là, seuls des élèves étaient partagés, et encore. Toutes les régions européennes ne constituant pas des destinations habituelles de vacances, il est parfois surprenant d’en découvrir, par exemple, le féculent de base, ou la palette des goûts, voire encore l’âpreté de l’assaisonnement. Sans compter le plaisir visible que prend l’hôte à accueillir et offrir. S’il n’y avait qu’elle, sa fierté seule vaudrait le déplacement.

Il faut voir les invités se presser vers le lieu de la rencontre, constater à quel point ils patientent allègrement dans la file du buffet, entendre les commentaires et recettes s’échanger. Comme partout ailleurs, en partageant un repas, fût-il sur le pouce, les langues se dénouent tandis que se nouent de nouveaux liens. Aucun gain particulier à la clé, au contraire, puisque la fête empiète systématiquement sur le temps libre, aucun enjeu professionnel, si ce n’est le renforcement de la convivialité au sein de l’équipe, inestimable.

Tenus à l’écart de ces petites réunions festives, les élèves n’en savent pas grand-chose, si ce n’est parfois le parfum d’une recette mijotée égaré dans un corridor avant la fin des cours. En revanche, ce qu’ils remarquent, c’est que leurs professeurs se connaissent et se parlent quand ils se rencontrent, dans les couloirs, qu’ils partagent des plaisanteries aussi bien que des dossiers pédagogiques, qu’ils trouvent une langue commune, qu’ils osent la bredouiller. Même lors des jours fériés travaillés.