Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du centre Madriaga-Collège d'Europe et directeur général honoraire à la Commission européenne.


Le monde se fait plus dangereux et l’Europe ne peut plus désormais compter que sur elle-même. Le centre de gravité du compromis européen doit se déplacer vers le citoyen.


Le slogan de Donald Trump, "America First", fournira en effet l’axe de sa présidence. La politique commerciale hamiltonienne de Washington réduira l’Europe, dépourvue de champions technologiques européens de taille globale et d’une politique monétaire robuste, à servir de facteur d’ajustement dans l’ordre économique : elle subira le rapatriement des emplois vers les Etats-Unis (d’autres Caterpillar en vue) tandis que la politique du dollar fort drainera les capitaux du monde vers l’Amérique, leur havre le plus sûr. Dans l’ordre stratégique, elle sera plus que jamais un allié d’appoint, le "porteur d’eau" de Washington.

Désunie et sous le choc

Déjà, les premières injonctions tombent : les Etats européens, individuellement, sont priés de porter leur contribution à l’Otan à 2 % du PIB, ce qui est hors de leurs moyens dans le contexte budgétaire actuel et surtout qui serait rendu parfaitement inutile par une défense commune, exercice majeur de rationalisation des moyens et de renforcement de la base industrielle et technologique de l’Europe.

De son côté, la Chine est occupée à convertir ses réserves en bons du Trésor US en acquisition d’infrastructures, de technologie et de réseaux de distribution en Europe. Ses avancées fulgurantes dans le numérique et dans le spatial annoncent une concurrence plus forte dans les technologies avancées. L’industrie européenne se trouvera ainsi prise en sandwich entre l’Amérique et la Chine. Divisée face à ces deux grandes puissances, elle aura de plus en plus de mal à résister à la pression qu’elles exerceront, chacune de son côté, pour conserver l’accès à son marché intérieur, ouvert à tous les vents.

Mentionnera-t-on la Russie, cet empire singulier à la fois européen et asiatique, puissance nucléaire et économie désindustrialisée de la taille de l’Italie, vieillissante et sous-peuplée, qui en Géorgie, en Crimée, dans le Donbass et en Syrie, n’en finit pas de narguer une Europe quatre fois plus puissante, mais virtuellement seulement en raison de ses désunions ? Le pacte Poutine-Erdogan sur la Syrie est une gifle pour l’Europe dont l’insignifiance en politique étrangère apparaît plus évidente que jamais. Sans défense, pas de politique étrangère !

Soumise à une succession rapide de chocs, écologique (le climat), technologique (le numérique), migratoire (la pression démographique de l’Afrique et la détresse des masses en Méditerranée), financier (le relèvement des taux d’intérêt sur un endettement souverain toujours en hausse), géopolitique (les jeux de confrontation stratégiques entre USA, Chine et Russie), l’Europe ne s’en sortira pas si elle reste désunie.

Le statu quo est impossible

Si elle ne réalise pas rapidement son unité politique, l’Europe va se désintégrer. Le statu quo n’est tout simplement plus une option. Si elle ne progresse pas, l’Europe retournera en arrière : le repli sur les Etats-membres au nom d’un souverainisme rendu obsolète par le changement d’échelle du monde (Etats continentaux et firmes globales géantes) reviendrait pour l’Europe à remonter l’autoroute de l’Histoire à contresens. Mais que faut-il donc à l’Europe pour avancer ?

D’abord, une idée claire des missions que seul l’échelon européen peut assumer efficacement et qui sont vitales pour son modèle et sa sécurité. Le reste peut être renvoyé aux Etats-membres, politique agricole comprise. On y rangera : d’abord la défense commune (au sein de l’Otan mais à parité politique avec les USA); ensuite, la fiscalité des multinationales et des très grandes fortunes qui échappent désormais à l’impôt, paradoxalement grâce au marché unique et à la monnaie unique; ensuite encore, un budget pour l’eurozone de manière à financer la défense et à organiser la mutualisation de la dette souveraine qui ferait de l’eurozone un marché obligataire aussi profond et aussi liquide que le marché US, clé de l’élévation de l’euro au rang de monnaie de réserve; et enfin, une politique de recherche et d’innovation liée à de grandes technologies (numérique, spatial, défense, énergie).

Bien entendu, les politiques commerciale et de concurrence, toutes deux liées au marché intérieur (qui intégrerait la contrainte environnementale) resteraient communautaires. La régulation financière s’y ajouterait.

Deuxièmement, l’Europe doit rompre avec la doxa néolibérale, discours dogmatique antieuropéen (1). Elle doit réinventer son modèle social singulier en intégrant trois données : l’innovation, clé de la productivité; le vieillissement démographique; une solidarité "activante" visant à préserver et à dynamiser son Etat-providence, avancée sociale par excellence, propre au continent européen.

Troisièmement, l’Europe doit rééquilibrer son fonctionnement largement intergouvernemental (westphalien, dirait Pascal Lamy) en y introduisant une dimension citoyenne qui permettrait de croiser la logique des intérêts nationaux avec celle des idées politiques. Le centre de gravité du compromis européen doit en effet se déplacer vers le citoyen. C’est pourquoi la clé de la Renaissance européenne va dépendre d’abord des deux institutions communautaires, la Commission et le Parlement européens qui sont en principe en mesure de mobiliser le citoyen en éveillant chez lui une conscience européenne, à travers le débat sur des visions partagées (ou rivales) des grands enjeux européens (défense, monnaie, recherche, fiscalité du capital, libre-échange) approchés à partir d’un point de vue de bien commun européen. Seulement, toutes deux traversent une crise profonde d’identité : la Commission reste, malgré tout, l’otage du Conseil européen tandis que nombre de commissaires n’arrivent pas à s’imposer à leur bureaucratie. Le Parlement lui aussi se prête mieux à l’influence des capitales qu’à la représentation des citoyens selon des clivages politiques. La rénovation interne de ces institutions est dans leurs mains, avec ou sans changement des traités. Leurs présidents respectifs portent la responsabilité première, devant les citoyens, d’une UE refondée. L’Histoire retiendra leur imagination et leur courage politique, ou condamnera leur pusillanimité.


→(1) Dans la version originale : a-européen
Titre, introduction et intertitres sont de la rédaction. Titre original : L’Europe, conducteur fantôme sur l’autoroute de l’Histoire ?