Opinions

Une opinion de Wim De Ceukelaire, directeur de l'ONG Médecine pour le tiers monde (M3M).

Le poste de contrôle d’Erez ne manque jamais de faire impression. Actuellement, c’est le seul endroit de passage entre Israël et Gaza. Notre ministre des Affaires étrangères Didier Reynders y passe à l’occasion de sa visite actuelle dans la région.

J’y étais moi-même il y a quelques semaines, grâce à une autorisation spéciale. Seuls des collaborateurs d’organismes d’aide humanitaire, des journalistes ou des diplomates triés sur le volet peuvent y entrer. Après avoir été contrôlé par l’armée israélienne, je dois me soumettre à un contrôle de passeport censé faire ressembler le grand terminal à un véritable poste frontalier. Ensuite, je me retrouve tout seul dans un couloir. Un homme muni d’une kyrielle de clés arrive à son aise, portant un gigantesque fusil Uzi en bandoulière. Il ne m’adresse pas l’ombre d’un regard lorsqu’il ouvre la porte métallique d’un air détaché. S’offre alors à moi une promenade solitaire ponctuée de plusieurs portes manœuvrées à distance par du personnel de sécurité invisible, un kilomètre de no man’s land à parcourir dans une cage. Bienvenue dans la plus grande prison à ciel ouvert au monde, me dis-je. L’équivalent de la population de la province d’Anvers se trouve sur une superficie deux fois moindre que la seule ville et est cernée par un mur. Bienvenue à Gaza.

Pauvreté et chômage

Ma visite professionnelle est de courte durée mais me permet de voir le pire et le meilleur de la pauvre bande de Gaza. Aucun signe de reconstruction n’est encore en vue après la guerre dévastatrice de l’été 2014. Lorsqu’on arrive enfin de l’autre côté du poste frontière palestinien, le premier signe d’urbanisation est une rangée d’immeubles à appartements dévastés de la banlieue nord de Beit Hanoun. Ailleurs dans la ville et les villages voisins, les gravats ont été déblayés, mais il en reste encore aux endroits où des immeubles ont été bombardés l’an dernier. Dix-huit mille habitations ont été rayées de la carte, et bien plus encore endommagées. Parmi les sinistrés, 75 000 personnes n’ont toujours pas pu regagner leur domicile.

La pauvreté est plus présente que jamais dans les rues. Des hommes âgés transportent des marchandises dans des charrettes tirées par des ânes. Des enfants mendient dans les rues. On raconte que plus de la moitié de la population active est sans emploi. Parmi les jeunes, le chômage est davantage la norme que l’exception.

Ni électricité ni ciment

Le plus grand souci des médecins avec qui je me suis entretenu n’est pas tant la pénurie de médicaments que celle d’électricité. Depuis les bombardements israéliens de 2006 sur la seule et unique centrale électrique locale, l’approvisionnement en électricité est problématique. Le 8 avril dernier, la centrale a été complètement mise à l’arrêt. Autant dire qu’il vaut mieux avoir un générateur et de l’argent pour acheter du carburant ! Le changement climatique ne préoccupe pas mes interlocuteurs. La survie, en revanche…

Il existe néanmoins des signes d’espoir, des personnes courageuses et compétentes me racontent avec fougue leurs projets. Même si cet isolement total du reste du monde est visiblement lourd à porter, elles continuent infatigablement à s’investir pour leur communauté.

Pour quitter Gaza, il faut à nouveau disparaître dans cette longue cage qui vous permet de traverser la zone d’exclusion en toute sécurité. A chaque pas, les miradors et leurs tireurs d’élite se rapprochent un peu plus. La traversée se termine dans l’énorme hall du poste de contrôle, que vous traversez en sas par cinq portes successives ainsi qu’un scanner corporel ultramoderne. Alors que vous subissez patiemment toute la procédure, vous observez au-dessus de vous, derrière une vitre, le personnel de sécurité israélien épier tous vos faits et gestes sur des écrans, tout en vous aboyant des ordres dans les haut-parleurs.

Promesses envolées

Comment le ministre Reynders se sentira-t-il ? A quoi pensera-t-il ? Se dira-t-il comme moi que personne ne mérite de devoir vivre dans l’humiliation constante d’une punition collective ? Espérons qu’il réfléchira aussi aux mesures concrètes qu’il peut prendre pour améliorer la situation.

Pensera-t-il aux promesses formulées par la "communauté internationale" en septembre 2014 de reconstruire Gaza après la guerre ? Trois milliards et demi de dollars avaient été promis, mais moins de la moitié de cette somme a finalement été versée. Ce sont surtout les pays du Golfe qui rechignent à mettre la main au portefeuille, mais même l’Union européenne n’a encore versé que trois quarts des 350 millions de dollars promis. La Belgique pourrait jouer un rôle moteur pour encourager les alliés à tenir leurs promesses, voire même aussi de faire un sérieux effort.

Mais il y a plus encore. Au-delà des moyens financiers, Gaza a aussi besoin d’être libre d’importer des matériaux destinés à sa reconstruction. Or, Israël bride sérieusement l’affaire. Depuis début avril de cette année, Israël a totalement paralysé l’importation de ciment pour le secteur privé, avec, à la clé, des conséquences désastreuses pour l’emploi, la reconstruction et l’espoir. Didier Reynders pourrait brandir ce fait pour pointer du doigt l’inhumanité du blocus économique de Gaza auprès de ses interlocuteurs israéliens.

300 logements palestiniens rasés

Ou pensera-t-il au sabotage systématique par les Israéliens des aides européennes destinées aux Palestiniens ? Depuis le début de cette année, pas moins de 300 logements palestiniens ont été rasés par les autorités israéliennes. Ces manœuvres visent de plus en plus des projets de développement de l’Europe ou des Etats membres. Des panneaux solaires, des réservoirs d’eau, des plaines de jeux en ont déjà fait les frais.

En septembre 2015, l’UE a entamé un "dialogue structuré" avec Israël visant à mettre fin aux démolitions endéans les six mois. L’UE et ses Etats membres se sont engagés à exiger d’Israël des compensations financières pour les projets financés par l’Europe si les efforts devaient être vains. Entre-temps, ce délai de six mois est dépassé. Le dialogue a déjà été rompu alors qu’Israël poursuivait ses entreprises de démolition. Notre pays est-il finalement prêt à exiger des compensations ?

Nous espérons que notre ministre mettra à profit le temps passé dans cet endroit particulier, en attendant que s’ouvrent une à une les portes de sécurité télécommandées, pour réfléchir à comment la Belgique peut prendre l’initiative pour remettre les droits de la population palestinienne à l’ordre du jour international.