Une carte blanche de Marc De Koker et Philippon Toussaint, coprésidents du Conseil de prévention de l'arrondissement de Bruxelles.

La période que nous traversons a modifié en profondeur notre quotidien. Les mesures prises ont sérieusement mis à mal ce qui fait de nous des êtres sociaux et pensants : les rencontres, les échanges, les partages d’émotions et de réflexions, les découvertes, l’émulation, la création de liens, l’ouverture à l’altérité. La construction sociale, le vivre ensemble ont été mis entre parenthèses. Ce n’est pas sans conséquences.

Des pathologies relevant de la santé mentale sont développées par des adolescents qui peinent à mobiliser les outils dont ils ont impérativement besoin pour se construire. Ceux-ci saturent alors des services qui auparavant étaient déjà très fortement sollicités.

L’augmentation des violences intrafamiliales génère un engorgement des centres accueillant les victimes et laisse sans échappatoire nombre d’entre elles.

Un manque de place au sein de services d’hébergement a pour conséquence l’établissement de listes d’attente de plus en plus longues.

Une inflation sans précédent du nombre d’élèves en décrochage mène les établissements scolaires à solliciter en masse des intervenants extérieurs.

Des familles entières peinent à s’ouvrir un accès aux aides sociales, victimes de la raréfaction de guichets accessibles ou de l’absence d’intervenants sociaux physiquement présents. L’obtention d’un banal document émanant d’un service communal de population peut aujourd’hui prendre jusqu’à deux mois. Il en va de même lorsqu’il est question d’obtenir un rendez-vous au sein de certains CPAS.

Les guichets informatisés se généralisent. Ils sont pourtant inaccessibles à une population qui ne maîtrise pas les outils numériques.

Souvent en première ligne et confrontés à ces problématiques, les différents services de l’aide à la jeunesse - qu’ils soient ou non mandatés (AMO, SAJ, SPJ…) -, les associations de terrain, les Centres publics d’action sociale, les antennes scolaires, les centres psycho-médico-sociaux, les équipes éducatives, les services de santé mentale… font tous preuve de créativité et ont mis en place des stratégies destinées à amoindrir les conséquences des restrictions des libertés que nous subissons tous de plein fouet. Des moyens financiers ont été alloués par les différents niveaux de pouvoir, et d’autres sont en passe d’être attribués. C’est évidemment heureux, et des projets novateurs fleurissent en grand nombre.

Des racines du mal bien antérieures

Cependant, si le traitement des symptômes est une nécessité indiscutable, cela est insuffisant. Il conviendrait également - et sans doute surtout - de s’attaquer aux racines du mal. Et ce serait faire une erreur fatale que de pointer les mesures sanitaires récentes comme causes des afflictions qui rongent notre vivre ensemble. Celles-ci étaient déjà présentes bien avant l’apparition de la pandémie. Elles ont été amplifiées et de ce fait rendues évidentes. Elles sont la conséquence de choix sociétaux qui génèrent structurellement exclusion et désaffiliation. Il conviendrait donc d’interroger notre système de manière globale afin de rendre possible son évolution vers l’édification d’une société plus inclusive.

Concrètement, que faire ? Fuir comme la peste l’idée que notre présent a rebattu les cartes, et que des modes de fonctionnement adoptés ces derniers mois sont appelés à devenir une nouvelle normalité.

Où sont les guichets ?

Ce 12 février, les médiateurs et ombudsman belges réclamaient un accès gratuit pour tous à une connexion internet minimale, arguant du fait qu’aujourd’hui le télétravail s’est généralisé et que la plupart des démarches administratives requièrent un accès au web, qualifié de "nécessité sociale". Une solution pour régler le problème de la fracture numérique, vraiment ? Quid des familles d’origine étrangère qui ne parlent aucune de nos langues nationales ? Quid des analphabètes ou illettrés (un adulte sur dix en Belgique éprouve des difficultés pour lire et écrire. Ce chiffre s’élèverait à un sur quatre dans le public jeune, même lorsque ce dernier a fréquenté nos établissements scolaires - lire et écrire 2020). Quid de ces adolescents que nous recevons quotidiennement et qui ne maîtrisent de l’informatique que la face ludique au travers d’une multitude d’applications en réseaux, étant à mille lieues d’appréhender toute autre fonction ? Quid des personnes âgées rétives face à l’outil ? Quid des nombreux bugs et autres joyeusetés informatiques ? Quid de la sécurité des données ? Et quid des contacts humains ? À l’opposé de cette demande, n’aurait-il pas mieux valu plaider pour la réouverture, dès que possible, de tous les guichets fermés ces derniers mois, et la création d’une multitude d’autres, tant dans les services publics que privés ?

Le placement d’enfants est la dernière alternative envisageable en cas de situation de danger. C’est une réalité quand la famille n’est plus à même de garantir un cadre bienveillant et sûr. Mais c’est aussi un aveu d’échec. La question à se poser est : par quel processus les parents ou proches de ces enfants ont-ils perdu pied au point d’en être devenus à ce point inaptes. N’auraient-ils pas pour beaucoup, au long de leur parcours de vie, été confrontés à l’exclusion sociale ?

Le tandem précarité/marginalisation semble indivisible, ne serait-ce pas alors lui qui favoriserait l’émergence d’une violence à tout le moins psychologique ? Et ne serait-ce pas cette violence psychologique qui, au fil des mois puis des années engendrerait chez certains des troubles psychiques ? Il y a fort à le parier, sans que cela ne soit une règle absolue. Plutôt que de se focaliser uniquement sur le traitement des patients (qu’il faut à l’évidence prendre en charge), ne serait-il pas plus productif sur le long terme de réduire la fracture sociale et culturelle ?

Une partie de notre jeunesse a perdu tout lien avec sa scolarité. Madame Glatigny, ministre de l’Aide à la jeunesse, annonce que seront financés des projets de "raccrochage scolaire". Le processus de désaffiliation scolaire, pour l’élève qui en est victime, dépouille l’école de toute légitimité et donc de toute fonction. Cette perte complète du sens de la scolarité est une réalité pour beaucoup. L’école est pourtant le lieu de socialisation par excellence. Il est fondamental de redonner à nos jeunes le goût de fréquenter ses couloirs et ses cours de récréation avant celui de fréquenter ses salles de classe. De refaire de l’école un lieu de vie.

L’ensemble des acteurs de la prévention de l’arrondissement de Bruxelles nourrissent des inquiétudes quant à l’évolution de la situation dans les mois et années à venir si rien n’est fait pour remédier aux dysfonctionnements structurels qui gangrènent notre espace sociétal. Leur diagnostic social, rédigé avant le début de la pandémie, est sans aucun doute une source riche en informations qui pourrait éclairer une réflexion politique si d’aventure il en était question maintenant que s’entrevoit une possible sortie de crise.