Une opinion d'Inès Demaret, professeure de philosophie, de sociologie et d'éthique depuis plus de 20 ans dans des écoles d"infirmières, à la fois en haute école (Helha) et dans une école d'infirmières brevetées (IESCA) (1).

De plus en plus d’étudiants en soins infirmiers abandonnent leur formation en cours de route ou jettent l’éponge peu après avoir commencé leur carrière. Il est temps de leur apporter notre soutien.


Il y a à peine un mois, les délibérations de seconde session se sont achevées, et je ne peux aujourd’hui que m’arrêter un instant sur la situation des étudiants du secteur paramédical. Leurs aînés en juin avaient initié "les mardis des blouses blanches" pour demander une amélioration de leurs conditions de travail, mais qu’en est-il des futurs soignants ? Sont-ils aussi désenchantés que les professionnels de terrain ?

La situation actuelle

Premier constat : le nombre d’inscriptions dans les écoles d’infirmières diminue depuis trois ans et cela se vérifie encore cette année. Deuxième constat : de plus en plus d’étudiants en soins infirmiers abandonnent en deuxième année, période où la confrontation avec la réalité du terrain se fait à plus long terme. Troisième constat, encore plus inquiétant : de jeunes diplômés, après à peine un an de travail, se questionnent sur une nouvelle orientation professionnelle. Ils sont déjà épuisés et désenchantés. À ce rythme, nous pouvons nous poser cette question très sérieusement : qui nous soignera demain ? Que s’est-il donc passé pour en arriver là ?

Quelques explications

Depuis trois ans, les études d’infirmiers ont été rallongées d’une année pour les bacheliers et de six mois pour les brevetés, conformément à la requête de l’Europe, car les heures de stages étaient insuffisantes. Cette nouveauté a permis un renouvellement du cursus plus adapté à l’évolution de la médecine et de la société, mais aussi plus complexe. Le niveau s’est élevé, et des nouveaux cours sont apparus. Les études sont devenues plus lourdes intellectuellement, mais aussi psychologiquement.

Les quelques semaines de stage de première année et la théorie, souvent idéalisées dans les cours, ne font pas le poids face à la violence parfois des terrains de stage. En effet, la confrontation avec la réalité du système de santé explose au visage de beaucoup d’étudiants. Les professionnels de la santé ne peuvent cacher leur quotidien : manque d’effectifs chronique et donc horaires à rallonge, mais également matériel insuffisant, manque de considération des médecins, de la direction et des patients, management défectueux, conciliation difficile entre vie professionnelle et familiale, retour du taylorisme (douze minutes par toilette…). À cela s’ajoute la position souvent inconfortable du stagiaire : travail non qualifiant, remplacement du personnel absent, et surtout un manque de considération. En effet, il n’est pas rare qu’après trois semaines de stage, personne dans l’équipe n’ait retenu le prénom du stagiaire.

Plus effrayant, pour la première fois, des étudiants justifient la négligence voire la maltraitance de patients dans les services par les conditions de travail déplorables du terrain. Je tire la sonnette d’alarme face à cette nouvelle "justification" de la violence dans la pratique tant des soignants que des médecins.

Enfin, le manque de revalorisation barémique de cette année ou des six mois supplémentaires de formation en soins infirmiers interpellent car, si dans le secteur pédagogique, l’allongement des études est également de mise, les salaires quant à eux suivent. Pourquoi une telle différence de traitement pour les infirmiers ? De plus, les spécialisations ajoutant une année d’études supplémentaire (SIAMU) ne sont toujours pas certaines d’exister encore, alors que l’on nous dit leur nécessité… Et même, à nouveau, combien gagneront ces professionnels qui auront alors suivi un cursus de cinq années d’enseignement supérieur, alors que les médecins aujourd’hui en suivent six ?

Ébauches de solutions

Si nous désirons améliorer la situation, il est nécessaire d’agir sur trois fronts. Le premier est celui des écoles qui devraient veiller à mieux préparer les étudiants à la réalité professionnelle. Enseigner un idéal à des années-lumière de ce que vivent les équipes soignantes prépare ces jeunes à un probable futur burn-out et/ou à une réorientation professionnelle rapide par perte de sens de leur métier. Des passerelles beaucoup plus nombreuses pourraient dès lors être jetées entre le monde pédagogique et le monde professionnel. Accentuer des partenariats et améliorer la communication ne peuvent que renforcer la cohérence de la formation.

Le deuxième point concerne la sensibilisation des professionnels de la santé à leur rôle d’exemplarité. Les étudiants calquent leurs réactions et leurs comportements sur celui de leurs aînés. Beaucoup sous-estiment l’impact positif ou négatif qu’ils peuvent avoir sur ces jeunes en apprentissage. L’enchantement ou le désenchantement commencent dès la première rencontre avec l’équipe soignante. Prendre soin des patients, c’est aussi prendre soin des stagiaires, les accompagner et les considérer avec bienveillance dans les étapes de leur parcours de formation. Pas seulement techniquement, mais également humainement, car la souffrance et la mort côtoyées au quotidien dans les stages sont lourdes à porter pour ces jeunes adultes à peine sortis de l’adolescence. Il leur faut du temps bien sûr mais aussi des explications claires lorsque des situations difficiles doivent être gérées.

Enfin, le troisième point nous concerne tous : il s’agit de respecter le travail de ces professionnels que nous croisons dans les hôpitaux ou dans les maisons de repos et de soins. À nous aussi de les considérer avec égard, et à veiller à ne pas ajouter encore plus de souffrance à leur propre souffrance. Sinon, demain, qui nous soignera encore ?

(1) : Inès Demaret est également l’auteure du livre "La damnation des maladies orphelines".