Une opinion de Pascal Chabot, philosophe, chargé de cours à l’Ihecs.

Journal d'un philosophe confiné, jour 6 – 23 mars 2020

Printemps silencieux : c’est le titre que donna en 1962 la biologiste Rachel Carson au livre qui reste l’une des plus importantes sources de l’environnementalisme américain. Lu et commenté, accessible et très documenté, l’ouvrage est une déclaration de guerre contre l’industrie chimique. Carson y dépeint d’abord un petit bourg campagnard, un de ces édens américains entouré par une faune et une flore riche. Elle y montre ensuite la mort ravageuse, instillée par des polluants. C’est le printemps, mais les oiseaux ne chantent plus, non plus que les insectes. Dans le campagne, un grand silence, anormal et angoissant. Et pour Carson, quelques années plus tard, le silence aussi, car elle sera emportée par un cancer, en ayant toutefois la dernière satisfaction d’avoir compris que son alerte avait été entendue.

Le calme de la ville

Cinquante-huit ans plus, voici un autre printemps silencieux. Mais le bruit a changé de camp, et ce sont d’autres êtres qui se sont tus. Au trafic automobile intense a succédé, à Bruxelles, les passages espacés de véhicules, comme dans une petite bourgade. La ville est calme, ouatée comme certains matins de juillet. Presque plus de klaxons, les ambulances n’ont plus besoin de sirène. L’on entend peu de conversations, et pas de cris. Les enfants ont bien compris : quand ils jouent, ils le font en sourdine. On dirait qu’ils se livrent à des touche-touche-covid, mais à bas bruit, furtivement.

Ce silence est un nouvel écrin pour les oiseaux, qu’on entend mieux. Les pigeons s’accouplent avec de vigoureux coups d’ailes. Pour peu, on reverra bientôt ces sympathiques hérissons qui ont quitté la ville dans les années quatre-vingt, avec l’intensification du trafic. A l’inverse de ce que décrivait Rachel Carson, c’est ainsi la voix de la nature qui retrouve quelques couleurs, tandis que celle des humains se tait. Le processus ne concerne pas que le monde sonore. Tous les effets collatéraux des bruyantes activités humaines ont eux aussi tendance à baisser. Les Pékinois, dit-on, retrouvent le ciel bleu ; les Vénitiens admirent le turquoise de la lagune ; les poissons des mers sont un peu plus tranquilles, du fait de la baisse de la consommation, et sans doute que certains oiseaux ne subissent plus la concurrence déloyale des avions. Ces baisses de pollution constituent indubitablement une bonne nouvelle.

Deux interprétations

Creusant, cependant, l’unanimité qu’elles rencontrent, l’on peut les interpréter de deux manières très différentes. Pour les nommer, je dirai que la première est misanthrope et essentialiste ; la seconde est qualitariste.

Misanthrope et essentialiste, la première interprétation poursuit le procès de l’humain contemporain. C’est lui, avide, égoïste, sans scrupule, pullulant sur cette planète, qui a détérioré de façon si profonde les écosystèmes. Il a souillé une nature dont il a oublié qu’il émanait. Il est en train de le payer. C’est lui, maintenant qui est contraint au silence, ce qui permet de retrouver le bleu du ciel. Radicalisant l’approche de certains collapsologues, l’on lit ça et là que l’épidémie actuelle serait la première salve qu’une nature blessée oppose à la plus renégate de toutes ses créatures. Et c’est à peine si la mort d’humains, du moins sous leur versant de consommateurs de techniques et d’échangeurs de monnaie, ce qui concerne tout de même une grande partie de l’humanité, n’est pas vue comme une bonne nouvelle. Ils étaient si nombreux, si insoutenables. La catastrophe n’aurait-elle pas du bon ?

Difficile d’échapper à un vrai malaise quand on lit ces procès radicaux. Mais quelle est la nature de leur misanthropie ? Il semble qu’en filigrane, l’on puisse y lire que les auteurs souhaiteraient surtout être parmi les quelques survivants qui connaîtraient le luxe immense de voir Venise sans touristes, les Champs Elysées rendus aux pissenlit et la planète enfin libérée de la surpopulation. Derrière ces discours se cache en effet le procès du trop : trop de consommation, trop de production, trop de mouvement, mais surtout, beaucoup trop de monde…

Privilégier un rapport de qualité au monde

L’on ne niera pas qu’il y a beaucoup de monde sur terre et que les politiques de sensibilisation aux risques des grossesses trop nombreuses soient très bienvenues. Mais passer du constat qu’il y a beaucoup de monde au constat qu’il y a beaucoup trop de monde est problématique, parce qui dit "trop" a souvent en vue une élimination. Si l’on suit cette pente glissante, la question suivante est de savoir par qui commencer, ce qui est le début de la fin. Et l’on notera que les virus, dans leur neutralité, sont de commodes adjuvants idéologiques à ces génocidaires de salon qui instrumentalisent le fléau actuel.

L’enjeu, pour ne pas aller vers là, est de savoir comment se réjouir sincèrement de la limpidité retrouvée de certaines eaux et de certains cieux, sans verser dans l’outrancier procès de l’humain. La seule option, me semble-t-il, se trouve dans une réflexion sur les manières et plus largement sur notre conception de la qualité. C’est pourquoi elle est "qualitariste". Qu’appelons-nous qualité ? Et qu’appelons-nous à l’inverse merdique ? Et comment agir, tout nombreux que nous soyons - car c’est aussi une bonne nouvelle, ce nombre, toutes ces consciences, ces créativités, ces affects démultipliés, ces corps différents – en privilégiant un rapport de qualité au monde, plutôt qu’une déprédation. Et cela sans nostalgie : c’est en allant vers l’avant, donc aussi vers des techniques plus poussées et vers des répartitions plus justes, qu’on y arrivera. Et pas en ajoutant à l’angoisse actuelle la promesse de nouveaux procès. Si ce silence peut avoir un sens, c’est en mettant le holà sur des excès certains, mais aussi en rendant plus audibles la foule des qualités humaines.