Une opinion de Emmanuelle Robert, chercheuse-doctorante, École de santé publique; Yves Coppieters, Président de l’École de santé publique; Marco Schetgen, Doyen de la faculté de médecine; Béatrice Swennen, chercheuse, École de santé publique, tous à l'ULB.

Une semaine belge de l’allaitement maternel a eu lieu début octobre, dans une certaine forme d’indifférence et les questions sur ce sujet restent par ailleurs nombreuses. A l’exception d’une affiche publiée par le "Comité fédéral de l’allaitement maternel" (CFAM), quelles sont les initiatives qui ont été mises en place pour l’occasion ? Des débats, conférences, colloques, ont-ils eu lieu en Wallonie, à Bruxelles ou en encore en Flandre ? Si tel a été le cas, l’information est alors restée plus que discrète.

Ce "si" peu, démontrerait-il le "trop" peu d’intérêt que les décideurs politiques, scientifiques, bailleurs de fonds, professionnels de la petite enfance, auraient à propos de l’allaitement maternel ? Ce constat de l’absence de communication sur le sujet, vient renforcer l’hypothèse qu’in fine l’allaitement maternel n’intéresse que peu de monde.

Parmi les plus bas de l’OCDE

Et pourtant les résultats de deux enquêtes menées auprès de plus de 520 couples mère-enfant par l’Ecole de Santé publique de l’ULB, permettent d’affirmer que la Belgique connaît des taux d’allaitement parmi les plus bas des pays de l’OCDE :

- 77 % des mères allaitent à la sortie de la maternité en Wallonie dont 69 % de manière exclusive (respectivement 54 % et 41 % à 3 mois). A titre d’exemple, les pays nordiques dépassent les 95 % d’allaitement à la naissance.

- une mère sur deux rencontre des difficultés liées à l’allaitement dans les premières semaines qui suivent la naissance de son enfant.

- 50 % des mères disent ne pas avoir été informées des avantages de l’allaitement maternel pour leur bébé (diminution du risque d’infections digestives, de la sphère ORL, pulmonaires,…) et 62 % des avantages pour elles (perte de poids, diminution du risque de cancer du sein et de l’ovaire,…)

- 50 % des mères sont insatisfaites quant à la durée de l’allaitement qu’elles ont pu offrir à leur enfant.

- 80 % des mères ignorent que la durée idéale de l’allaitement exclusif est de 6 mois et 96 %, qu’un allaitement complété pourrait idéalement durer 2 ans.

- La perception de manque de lait et les difficultés rencontrées (engorgement, crevasse,...) représentent 46 % des raisons de sevrage jusqu’à l’âge de 3 mois, et la reprise du travail représente 12 % des raisons de sevrage pour cette tranche d’âge. Or, c’est le retour au travail que les professionnels de la santé incriminent comme première cause de sevrage.

- 13 % des mères ont allaité 6 mois et moins de 5 %, 2 ans.

De plus, seules quelques heures d’enseignement concernant l’allaitement sont prodiguées aux futurs médecins.

Que d’obstacles !

Tous ces arguments démontrent que l’allaitement est loin d’être un parcours sans embûche et plaident largement en faveur d’un repositionnement de l’allaitement maternel comme sujet central de la santé périnatale. Il n’existe pas de volonté politique visant une amélioration, du moins aucune preuve d’une telle volonté n’est visible à l’heure actuelle. Les incohérences fréquentes entre les conseils des médecins, la durée du congé de maternité parmi les plus courts d’Europe, les contradictions constantes des différents professionnels rencontrés, l’accès trop facile aux laits commerciaux (distribution d’échantillons gratuits dans certaines pharmacies) mènent à un manque de réponse univoque aux questionnements des mères confrontées à des difficultés dans la réalisation de leur souhait d’allaiter.

Un obstacle supplémentaire est le retour précoce de la maternité qui prévaut depuis janvier 2015. Cette mesure impacte de plein fouet les mères qui se retrouvent à devoir gérer seules à domicile, avec un nombre de professionnels pour les aider trop faibles, la montée de lait bien souvent douloureuse. Pourtant, ce moment est décisif et délicat pour la poursuite de l’allaitement. Il survient parfois au même moment que le baby blues qui fragilise déjà la mère. Et ces difficultés sont bien souvent exacerbées dans les milieux les plus vulnérables.

Pourquoi ce silence ?

Finalement, seules les femmes les plus motivées ou celles imprégnées d’une culture de l’allaitement, arriveront à être satisfaites de cette expérience unique dans leur vie.

A ce stade, que nos propos ne soient pas mal interprétés. Il ne s’agit en aucun cas "d’imposer" l’allaitement aux jeunes mères et encore moins de les culpabiliser en cas de refus, mais bien évidemment de leur donner toutes les informations objectives et de les accompagner dans ce choix qui restera le leur.

Ce qui est sûr, c’est que les données actuelles montrent que les mères n’ont pas de point de repère sur les durées recommandées, qu’elles font confiance à leurs médecins qui eux-mêmes ne sont pas toujours suffisamment formés sur le sujet. Une grande partie des mères aimeraient allaiter plus longtemps, et pour diverses raisons elles n’y arrivent pas (difficultés de mise en place de l’allaitement, douleurs, perception de manque de lait, retour au boulot, manque de soutien familial dont celui du conjoint, manque d’aide autour de la mère pour l’intendance). Sans réponse adéquate de la part des professionnels, et souvent dans l’urgence, elles introduisent, bien trop tôt, du lait commercial. L’effet sera une diminution de la stimulation lactée qui entraînera, de facto, une diminution de production de lait.

Seules quelques sages-femmes ou consultantes en lactation pourront leur venir en aide de façon rapide et adéquate. Mais encore faut-il que les mères connaissent à quel(s) professionnel(s) se vouer, et aient le bon réflexe, une fois sorties de la maternité de consulter les personnes appropriées qui pourront leur venir en aide. En effet, tous les hôpitaux ne donnent pas l’information de la possibilité de suivi à domicile par une sage-femme.

La question est de savoir pourquoi un tel silence de la part des différentes parties prenantes ? Qui plus est pendant la semaine dédiée à l’allaitement ? Espérons que cette occasion ratée sera suivie d’un travail de réflexion et d’information sur ce sujet fondamental de santé publique.