Une opinion d’Agathe Osinski (chercheuse à l’UCLouvain) et Gilles Clamar (volontaire à ATD Quart Monde), membres de la concertation menée par le Service de Lutte Contre la Pauvreté (1) dans le cadre du rapport bisannuel 2018-2019, intitulé "Durabilité et Pauvreté", qui sera présenté ce mercredi 11 décembre à Bruxelles

Dans les rues de Saint-Josse, à quelques centaines de pas des bureaux du Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, se côtoient des autocollants avec divers slogans d’actualité : "Il n’y a pas d’emplois sur une planète morte", puis, un peu plus loin : "Fin du monde, fin du mois, même combat." Ces mêmes rues, en hiver et au printemps dernier, étaient témoins des rassemblements de Gilets Jaunes, ce mouvement social né en France d’une indignation contre une hausse du prix des carburants et pour revendiquer une transition écologique socialement équitable. Puis, au mois de mai à Bruxelles, des associations de lutte contre la pauvreté ce sont jointes aux jeunes écoliers lors d’une marche hebdomadaire pour le climat. Cette fois, le message porté insistait sur le fait qu’un bon plan climatique ne laisserait personne de côté.

En effet, la lutte contre la pauvreté se trouve, du moins théoriquement, au cœur de la transition écologique et sociale. L’éradication de la pauvreté figure d’ailleurs en tête de liste des Objectifs du Développement Durable (ODD), engagements pris par la communauté internationale, dont la Belgique, à l’horizon de 2030. Pourtant, selon le dernier rapport du Bureau Fédéral du Plan (2), cet objectif ne sera pas atteint en Belgique. Quelle est donc la place des plus pauvres dans la triade people – planet – profit du développement durable ?

Injustices environnementales

Si, en tant qu’habitants de la planète, nous sommes tous et toutes concernés par sa dégradation et son réchauffement, nous ne sommes pas égaux face au changement climatique et nous n’y participons pas de la même manière. C’est ce que nous appelons les "injustices environnementales". L’une d’entre elle, c’est l’absence de la voix des plus pauvres dans les débats concernant la durabilité et dans l’élaboration de politiques publiques environnementales. C’est à cette première injustice que le Service tente de remédier par les concertations qu’elle mène avec les personnes en situation de pauvreté depuis plus d’un an et demi, et qui servent de socle pour l’écriture du rapport bisannuel 2018-19 consacré à la thématique "Durabilité et Pauvreté".

Il existe de multiples autres injustices environnementales, que le rapport détaille et illustre en se basant sur le vécu et la parole des plus pauvres. Tout d’abord, les personnes pauvres subissent les conséquences du changement climatique de manière disproportionnée, surtout lorsqu’on prend en compte le fait qu’elles y contribuent le moins. Au quotidien, elles sont davantage exposées aux conséquences de la pollution et de la dégradation environnementale. Elles ont moins de ressources pour faire face à ces conséquences, qui pèsent sur leur santé et leur bien-être. Enfin, elles ont moins facilement accès aux ressources naturelles, aux espaces verts et aux diverses initiatives éco-citoyennes, souvent plus coûteuses en temps ou en argent, qui émergent comme alternatives au système économique actuel.

Donner la parole aux plus pauvres

Les conclusions du rapport nous demandent de remettre en question des idées reçues qui sont véhiculées, souvent implicitement, dans notre société : que les personnes vivant dans des situations précaires ne s’intéressent pas aux questions environnementales, qu’elles mènent des vies incompatibles avec les impératifs de la durabilité, et que les personnes les plus instruites de nos sociétés seraient les plus aptes à mener un combat écologique. Et si nous avions des choses à apprendre des personnes qui vivent les inégalités environnementales au quotidien, à commencer par une prise de conscience des risques et séquelles que le système économique porte aux habitants les plus vulnérables de notre société ? Il est peut-être plus aisé de fermer les yeux sur les violences du capitalisme lorsque ce système continue à porter des fruits pour nous et nos proches. Mais quand on regarde de plus près, quand on écoute enfin ceux qui subissent de manière plus directe les conséquences de nos modes de consommation, de production et de répartition des richesses, nous pouvons percevoir le changement qui sera nécessaire pour enfin quitter un système qui exploite tant la planète que ses habitants les plus pauvres.

Développement durable et politique belge : entre mesures néfastes...

Les enjeux précités sont-ils pris au sérieux par les partis au pouvoir ? L’ex premier ministre, lors d’une interview, déclarait : "Dans développement durable, il y a durable, mais il y a aussi développement. Si on veut pousser le développement, on a besoin de jobs" ; ou encore, lors d’un congrès de son parti : "L’emploi est la meilleure protection contre la pauvreté". L’emploi servirait de dénominateur commun au développement durable et à la lutte contre la pauvreté. Qu’en est-il dans les faits, avec du recul ? Prenons les 59000 emplois créés en 2016 : parmi ces derniers figurent 52 % de contrats temporaires, 40 % de temps partiels, et 47 % d’entre eux renvoient les nouveaux travailleurs dans les 20 % de la population belge aux revenus les plus faibles. Même en possédant un emploi, une partie significative de la population reste pauvre comme jobs, jobs, jobs. Dès lors, la meilleure protection contre la pauvreté, n’est-ce pas plutôt une politique qui ne confonde pas lutte contre la pauvreté et lutte contre les pauvres ? En effet, s’il est un domaine où le dernier gouvernement n’a pas fait d’économies, c’est la traque aux plus pauvres : suppression de l’obligation – pour les inspecteurs – de prévenir le chômeur d’un contrôle à domicile, contrôle abusif de la consommation d’énergie des allocataires sociaux, réforme des allocations de chômage… Des actions culpabilisantes basées sur des points de vue dogmatiques, s’écartant radicalement des objectifs fixés par les ODD comme le bien-être, la réduction des inégalités, l’éradication de la pauvreté.

et occasions manquées

Outre ces actions socialement néfastes, les structures existantes pour lutter contre la pauvreté ne sont pas investies. Afin de garantir la concertation entre les différents gouvernements de Belgique en matière de lutte contre la pauvreté, une conférence interministérielle sur l’intégration sociale et l’économie sociale est censée avoir lieu au moins deux fois par an. Malheureusement, cet engagement n’a pas été respecté ces dernières années ; au cours de la législature précédente, la Conférence Interministérielle ne s'est pas réunie une seule fois. Une façon supplémentaire d’afficher son indifférence à l’égard des plus pauvres.

Cerise sur ce gâteau d’indécence, certains partis mettent en doute la nécessité et la pertinence du Service et de la société civile dans la lutte contre la pauvreté. Ne serait-il pas plus judicieux de construire une politique sociale efficace, plutôt que de détruire les progrès réalisés – non sans peine – lors des législatures précédentes ? Le travail réalisé par le Service et l’ensemble de ses partenaires dans le cadre du rapport bisannuel est colossal. C’est aux responsables politiques de le transformer en mesures pertinentes. Sans changement de cap urgent, seuls la pauvreté et le mépris de celle-ci demeureront durables en Belgique.

1 Suite au Rapport général sur la pauvreté de 1994, l’État fédéral, les communautés et les régions se sont engagés à coordonner leurs actions à travers "l’Accord de coopération relatif à la continuité de la politique en matière de lutte contre la pauvreté". Au cœur de cet accord se trouve la nécessité d’évaluer en permanence les initiatives et actions menées ou envisagées pour lutter contre la pauvreté ; c’est la tâche confiée au Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale. Pour cela, des concertations sont organisées, lors desquelles différents acteurs se réunissent à Bruxelles : interlocuteurs sociaux, professionnels de divers secteurs, CPAS, administrations et associations.

2 Le Bureau fédéral du Plan (BFP) est un organisme indépendant d'intérêt public. Il réalise des études et des prévisions sur des questions de politique économique, sociale, environnementale et leur intégration dans une perspective de développement durable.