Une opinion de Gaspard Van Goethem, étudiant en sciences politiques et sociales à l'Université Saint-Louis Bruxelles, actuellement à Strasbourg pour un Master de Relations internationales à Sciences Po Strasbourg.

Où étaient les politiques francophones qui parlaient de l’unité de la Belgique autrement que dans des termes de transferts budgétaires ?

Je m’appelle Gaspard Van Goethem. Mon nom traduit d’emblée une situation plutôt banale en Belgique : un père néerlandophone, une mère francophone. En mai, comme tous les Belges, j’ai voté. Quelle a été ma désillusion à la lecture des résultats ! Même si cela était un choc pour beaucoup, j’avais vu venir la vague jaune et noire qui ne me réjouit guère. En tant que Belge bilingue, la désillusion vient plutôt de la prise de conscience d’une nation inexistante.

En sciences politiques, on apprend aux étudiants que la démocratie repose sur deux volets. Elle se base tout d’abord sur des critères objectifs et facilement reconnaissables comme le droit de vote, certaines libertés fondamentales, l’État de droit, la réversibilité des actes législatifs antérieurs, etc. Globalement, la Belgique respecte aujourd’hui ces critères. Mais pour qu’il y ait démocratie, il faut une communauté politique ; une société qui accepte la volonté de sa majorité tout en respectant certains droits individuels inaliénables, une société qui se dit "oui" à elle-même pour œuvrer ensemble dans un même futur. J’aime à citer Renan, qui postule l’indissociable lien entre la démocratie et la nation. Pour lui, le capital social, constitué d’une volonté de "faire de grandes choses ensemble" est indispensable avant toute considération constitutionnelle ou institutionnelle.

La Belgique ne connaît pas une seule nation. Vous me direz sans doute qu’elle n’est pas le seul État fédéral que compte le monde. Certes, mais peu de pays au monde connaissent une division aussi profonde : partis politiques, presses, télévisions, mouvements de jeunesse, enseignements, fédérations sportives, etc., sont propres aux communautés linguistiques. Après quelques décennies de décentralisation puis de fédéralisation, ce sont deux véritables nations distinctes que l’État belge a créées en son sein. Le dernier gouvernement flamand a d’ailleurs annoncé écrire le Vlaamse canon, une sorte de bible de l’identité flamande, destiné pour les nationalistes à acter l’existence d’une nation flamande. Plus que deux nations (terme pompeux venu d’un autre temps et jamais utilisé en Belgique), la Belgique compte deux sociétés politiques différentes, qui ne se parlent que pour former un gouvernement fédéral.

Mais alors que le mouvement séparatiste flamand va de victoire en victoire, la réaction des politiques francophones tient plus dans la stigmatisation et l’inquiétude de l’extrême droite, que dans un appel à l’unité du pays. Et pour cause, la plupart des francophones que je connais ne parlent pas de la Flandre, et ne connaissent que sa façade maritime. Le Flamand est vu comme râleur, froid et désormais raciste. Le néerlandais est une langue qu’ils apprennent à contrecœur. Bien évidemment, les clichés véhiculés sur les Wallons en Flandre ne sont guère plus flatteurs. Mais de la part de la communauté politique qui se dit attachée à l’unité du pays, cette attitude don’t know don’t want est du moins étrange.

Pendant la campagne, où étaient les politiques francophones qui parlaient de l’unité de la Belgique autrement que dans des termes de transferts budgétaires ? Qui a parlé d’un avenir commun ou au moins d’un projet politique s’appliquant à tout le pays ? Comment se fait-il que pour les écoliers wallons, le néerlandais soit toujours optionnel et que le niveau de néerlandais en Wallonie soit exécrable ? Pourquoi les séries, les émissions, les débats télévisés sont-ils réservés à une seule partie du pays ? Et nous faisons encore semblant de nous étonner que la Flandre largue inexorablement les amarres…

Tant que nous n’aurons pas un discours national cohérent qui touche le cœur des Belges au lieu de toucher leur porte-monnaie, le pays poursuivra son inexorable division.

Nous ne pouvons reprocher aux nationalistes flamands de tout faire pour séparer la Belgique ; c’est leur projet politique. Par contre, nous pouvons inciter les politiques francophones et néerlandophones qui disent tenir à l’unité du pays à le prouver par des actes concrets.