Une opinion de Laura Rizzerio, philosophe (UNamur).

Cela fait un an qu’un minuscule virus a fait basculer nos vies en chamboulant notre quotidien et en mettant à nu notre commune vulnérabilité. Et pourtant, que de choses la pandémie nous a-t-elle appris sur nous-mêmes et sur notre vie, à commencer par la conscience de ce qui est essentiel et de ce qui l’est moins, ainsi que du lien qui fait de nous non pas une somme d’individus mais une véritable "communauté d’humains". Les initiatives de solidarité qui ont jailli pour s’entraider à surmonter la crise en témoignent de façon explicite.

Nous avons aussi vu grandir en nous le besoin d’autonomie et de liberté, car les contraintes auxquelles la pandémie nous a soumis nous ont fait saisir à quel point pour vivre bien nous avons besoin d’être "libres". Mais le mode de vie imposé par la crise sanitaire nous a aussi fait comprendre qu’"être libre" ne signifie pas vivre en étant uniquement guidé par nos besoins individuels. Car, si pour être libre, il faut pouvoir exister en tant que "soi", pour être "soi" il faut se confronter avec autrui et composer avec la limite imposée par le contexte dans lequel on vit. Nous sommes aujourd’hui davantage conscients que notre liberté se déploie mieux lorsque le désir de faire ce que l’on veut devient le désir de poursuivre ce qui est bon et juste pour tous. C’est ainsi que nombre d’entre nous ont pu accepter, par libre volonté, ce qui a été demandé de faire pour éviter de nombreux décès ainsi que l’effondrement de notre système de santé : porter un masque, assumer le télétravail, renoncer à voir les proches, interrompre les activités habituelles…

Or, ce choix volontaire a montré qu’"être libre" ne dépend pas de l’absence de contraintes, mais de la décision prise en son for intérieur de préférer le bien de tous à ce dont nous acceptons de nous priver. C’est d’ailleurs cette même expérience de liberté que l’on vit lorsqu’on se donne par amour, car l’amour est un acte qui en appelle à la liberté mais qui demande aussi un certain renoncement à soi.

La nécessité du bien commun

C’est cela que la crise nous a appris sur nous-mêmes, me semble-t-il. Mais elle nous a appris aussi que l’attitude personnelle ne suffit pas pour assurer le bien de tous. Car la responsabilité de poursuivre le bien incombe aussi, et encore plus, à ceux qui ont la tâche de gouverner, si l’on veut que la "cité" soit un lieu de justice et de paix.

Or, force est de constater que, si certaines décisions des responsables politiques pour faire face à la crise ont été judicieuses, beaucoup d’autres paraissent avoir été dictées davantage par la complaisance envers les lobbies dont dépend leur maintien au pouvoir que par la volonté de poursuivre le bien de tous. Pour ne citer qu’un exemple récent, où est la visée du bien commun dans la demande adressée à la SNCB de réduire les places dans les trains pour éviter les attroupements dans les localités touristiques, alors qu’on permet aux plus "fortunés" possédant une voiture de se rendre dans les mêmes lieux pour y passer une journée ou occuper leur résidence secondaire ?

La lassitude de la population dans l’adhésion aux mesures sanitaires imposées n’est sans doute pas à chercher dans le refus de voir ses libertés individuelles limitées, mais elle se niche bien plutôt dans la difficulté à percevoir une véritable visée dans les décisions de ceux qui ont en charge de diriger le pays. Les citoyens ont besoin de comprendre vers quelle destination nous mènent ces derniers, or ce cap n’apparaît pas actuellement.

Ce manque de visée est le plus gros problème que la société se doit d’affronter dans l’immédiat car, même lorsque la pandémie sera derrière nous, d’autres crises nous attendent, telle la crise climatique. Et on ne pourra les surmonter que par une gestion de la "chose publique" qui soit à la hauteur de ces défis. Cette gestion doit être "vertueuse", animée par la volonté de servir le bien commun suivant une visée sociétale viable pour tous, et spécialement pour les plus vulnérables.

Déjà au IVe siècle avant notre ère, Aristote l’avait compris, lui qui écrivait que la politique ne peut jamais devenir un "métier" mais qu’elle doit rester un service que les citoyens rendent à tour de rôle à leur cité en vue de garantir une vie heureuse à tous (Les politiques III, 8). Il est temps que la politique cesse d’être une manière de s’assurer reconnaissance et bénéfices personnels, et que l’intérêt pour le bien commun redevienne la seule préoccupation de ceux qui nous gouvernent.

Titre de la rédaction. Titre original : "L’urgent besoin d’un cap".