Une opinion de Patrick Debucquois, secrétaire général de Caritas catholica.

Il y a ceux qui pensent que les personnes âgées ont été abandonnées durant la crise du Covid et ceux qui estiment qu’il est tout à fait normal que les jeunes aient été favorisés. Mais pourquoi opposer les générations ?

Un débat aussi capital que passionnant oppose depuis peu, dans ces colonnes, ceux qui estiment que lors de la crise du Covid-19 trop peu a été fait pour les plus âgés , qui lui ont payé le plus lourd tribut, et ceux qui estiment que c’est à juste titre que, lorsque des choix se posaient, les plus jeunes ont été favorisés.

Une telle polarisation des positions n’est pas inutile. Elle a le mérite d’ouvrir un débat qui fait trop fréquemment défaut sur des questions fondamentales, qui sont à la fois éthiques et sociales. Toutefois, la polarisation n’a d’intérêt que si elle vise à progresser dans la compréhension mutuelle et à favoriser des décisions plus justes.

Un point de départ relativement sûr consiste à reconnaître la légitimité a priori et la fécondité de différentes approches. C’est ainsi que, par exemple, l’analyse économique des soins de santé souffre, dans notre culture, d’un préjugé négatif qui en entrave le développement, alors qu’elle a beaucoup à nous apporter. En particulier, le slogan selon lequel "la santé n’a pas de prix" peut apparaître sympathique, mais propage l’illusion selon laquelle tout choix est évitable, et tout est possible. Une telle illusion est dangereuse parce qu’elle a pour conséquence, en l’absence de tout autre critère de choix, que l’on recourt à ceux qui sont les plus aisément mesurables, à savoir, par exemple, le coût d’une année de vie supplémentaire "en bonne santé", sans autre considération.

Élargissons la palette de la réflexion

Simultanément, dans une culture profondément marquée et déformée par une vision utilitariste de l’action humaine, y compris dans son rapport à la nature, on peut comprendre que ce type d’approche éveille les plus grandes craintes et ne soit utilisé à des fins peu avouables.

Il est donc indispensable d’élargir encore la palette de la réflexion et d’y intégrer d’autres paramètres, par exemple ceux que nous fournissent d’autres disciplines telles que la sociologie et la philosophie, voire la théologie, ainsi que l’écoute respectueuse des expressions individuelles.

C’est ainsi que, par exemple, le sociologue et philosophe polonais Zigmunt Bauman a développé la notion de "société liquide" , cette forme d’organisation collective hyperindividualiste dont les membres sont considérés avant tout comme des consommateurs, mais des consommateurs à leur tour "jetables" , à l’instar des produits qu’ils consomment eux-mêmes. Le pape François a d’ailleurs abondamment recouru à cette analyse dans sa dénonciation de ce qu’il qualifie de "culture du déchet" .

Illusion

On peut comprendre, dans ce cadre, que l’analyse simpliste qui consiste à affirmer qu’il vaut mieux investir dans la santé d’un jeune, sur base d’un calcul coût-efficacité assez évident, procède d’une même illusion que celle évoquée plus haut. Une société qui fonctionne de la sorte envoie en effet à ses membres le message qu’ils ne sont "valorisés" que dans la mesure où ils sont "valorisables". Un tel message est destructeur, non seulement pour les plus âgés, mais également pour les jeunes, qui éprouvent déjà du mal à se projeter dans un avenir marqué par la crainte des dérèglements climatiques. Il est vrai que notre société souffre de nombreux dysfonctionnements, en particulier en raison d’une forme structurelle d’injustice intergénérationnelle, notamment parce que le poids des électeurs âgés y est prépondérant. Mais ceci n’excuse pas cela, et ce n’est pas en ajoutant une injustice à une autre que l’on fera progresser la cohésion sociale. La justice intergénérationnelle est, avant tout, une affaire de dialogue.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.