Opinions

Présidente de la Fondation «Civis» pour le rapprochement des peuples de la Méditerranée (1)

Professeur à l'Université à Madrid

La petite fille fixe sur moi des yeux immenses, dilatés par la douleur, une douleur dense et sans fin, palpable à l'intérieur de cette «Jaima» improvisée où sont regroupées les familles des prisonniers politiques de Bethléem. Elle tient entre ses doigts crispés la photo d'un homme jeune encore, son père, prisonnier depuis quatre ans et pour combien de temps encore? Sans motifs, sans jugements.

A ses côtés, il y a d'autres enfants, avec d'autres photos et des femmes, beaucoup de femmes, avec elles aussi les photos de leur mari, de leur fils, de leur petit-fils.

Ils attendent en silence, en communion avec les leurs. Ils veulent qu'on leur reconnaisse leurs droits, ces droits garantis par la Convention de Genève (droits à être jugés, à la visite médicale, contacts avec la famille, accès à la lecture...) qui ne sont pas ici reconnus et respectés. Plusieurs organismes internationaux ont déjà dénoncé les conditions inadmissibles de détention des prisonniers palestiniens.

A côté de moi, le maire chrétien de Bethléem, dont la dignité et la bonté le font aimer de tous. Son regard a la même densité douloureuse de ceux qui sont là, en attente. Je leur dis: «Votre voix ne restera pas sans écho. Vous serez entendus.» Leurs voix? Leurs voix ce sont ces regards qui percent le silence comme des cris pour demander justice, pour demander la liberté de leur peuple.

CES REGARDS QUI PERCENT LE SILENCE COMME DES CRIS POUR DEMANDER JUSTICE

Leur leader, le légendaire Yasser Arafat, est, lui aussi, un prisonnier. Mais son âme indomptable franchit les murailles du bunker, elle parcourt les terres de Palestine, si semblable à celles de Castille ou d'Aragon. Elle parcourt les chemins des villages, coupés par des monceaux de pierres pour que les voitures ne puissent pas se déplacer d'un village à l'autre, elle parcourt ces routes dont le trafic est interrompu interminablement et dangereusement (quand il s'agit de malades) par des «check-points» qui arrêtent aussi les ambulances du «Croissant-Rouge» palestinien, habitué à essuyer les feux (il y a des blessés et des morts parmi le personnel humanitaire). Elle visite ce peuple, son peuple terrassé par la pauvreté. Une nouvelle calamité a fait son apparition. L'usage de plutonium appauvri dans les balles et le blindage des tanks a pour effet l'augmentation des cas de cancer et l'apparition, inimaginable jusqu'ici, de stérilité dans les couples palestiniens.

L'âme du leader parcourt cette terre que mange un nouveau mur de la honte, mur protégeant des colonies sans cesse en augmentation, gardées par des militaires, qui séparent et menacent les villages des alentours.

«Ils ont détruit nos églises les plus anciennes, comme Sainte-Barbara, la mosquée d'Al Aesa, vénérable entre toutes est menacée...», murmure le Président.

Et cependant... ce peuple vit. A Rais (le président Arafat) reçoit ses visiteurs avec dignité et affection. Il se permet des allusions ironiques se référant à ses amis.

L'université de Bir-Zeit s'élève, édifice sobre, harmonieux et fonctionnel avec, à sa tête, un grand humaniste, le docteur Hanna Nasir.

On reconstruit journellement (ou on essaye de le faire) les maisons détruites. On essaye de vivre comme si... (le «comme si» de Kant). Comme si les choses pouvaient s'améliorer alors qu'elles empirent jour après jour. Comme si l'amitié entre ces deux peuples que l'accord d'Oslo semblait rendre possible existait, alors que la haine croît sans cesse. Et ce malgré les admirables témoignages de certaines personnalités, de certains collectifs israéliens minoritaires héroïques qui se souviennent de leur propre passé et dénoncent jour après jour les abus dont le peuple palestinien est victime, l'injustice de l'occupation et le danger qu'elle signifie pour l'avenir de leur propre pays.

Comme si, enfin, le monde allait s'émouvoir alors que le monde veut ignorer la Palestine. Bien sûr la solidarité des organisations non gouvernementales est patente et des centaines de coopérants travaillent sur le terrain avec un courage et un dévouement sans bornes. Ils pourraient dire, comme Jean Genet: «On me demande pourquoi j'aide les Palestiniens: quelle sottise! Ce sont eux qui m'ont aidé à vivre...»

Mais ce sont les Etats européens qui ne prennent pas les mesures qu'ils devraient prendre.

La toute récente grève de la faim des prisonniers politiques, dramatique comme toutes les grèves de la faim, parce qu'elle est un cri d'alarme devrait nous réveiller avant qu'il ne soit trop tard. La paix est encore possible et le consensus nécessaire.

Nos peuples, si fiers de leur légat humaniste que le passé nous a laissé en héritage, nos gouvernements ne peuvent assister impassibles à la mort de deux peuples menacés: le palestinien de perdre toute espérance, l'israélien de perdre rien moins que son âme. Et nous, les Ponce Pilate d'aujourd'hui, aussi.

(1) De retour de Ramallah.


Reposant sur les seuls ressorts de la compassion, une vision caricaturale de la réalité israélo-palestinienne mène à une impasse éthique. Voyons la réalité du Proche-Orient en dehors des clichés.


Evelyne Guzy et Joëlle Melviez, auteur de «Attentats Suicides. Le cas israélo-palestinien» (1)

Lorsque les Twin Towers se sont écroulées, l'Europe a vécu un état de choc. Ensuite, des analystes ont détaillé les torts des Etats-Unis vis-à-vis du tiers-monde. Quand des bombes ont fait voler en éclats des centaines de personnes à Madrid, l'horreur s'est insinuée en nous. Puis, nombre d'intellectuels ont insisté sur la présence inopportune des troupes espagnoles en Irak. Plus récemment, des enfants de Beslan sont morts pour une cause dont ils ignoraient sans doute tout. Nous avons vu leur sang, leurs larmes, et nous avons pleuré. Très vite, les commentateurs ont souligné la cruauté de la politique russe en Tchétchénie.

Dans ces trois cas, comme pour le conflit israélo-palestinien, avons-nous suffisamment essayé de comprendre les ressorts profonds de ces actes de barbarie? Ou, otages de la logique terroriste, nous sommes-nous contentés de rechercher du côté des victimes l'origine -voire la responsabilité- de la terreur?

Le terrorisme islamiste contemporain est une nouvelle forme de totalitarisme. Sa mécanique repose sur la primauté d'une vision du monde considérée comme indiscutable, sur la supériorité du groupe d'appartenance, au mépris de toute existence humaine, y compris celle du kamikaze. Dans la logique terroriste, seule compte la fin, peu importent les moyens. Les auteurs d'attentats-suicides sont manipulés par de puissantes organisations. Au mépris du respect de la vie prôné par l'islam, de jeunes gens sont envoyés à la mort en échange d'une gloire posthume ou de l'établissement hypothétique d'un vaste Etat islamique. Ils pensent sanctifier leur combat du sang répandu par leurs victimes sacrifiées, avec le plus de cruauté possible, sur l'autel de leur idéologie mortifère. Et nous voilà médusés, face à nos écrans de télévision, nous demandant, quel «désespoir» peut provoquer un tel déferlement de violence aveugle, qui est «le coupable» de la haine terroriste. Nous nous prenons alors à penser: «Et si c'était sa victime?»

La souffrance du peuple palestinien est indiscutable et son aspiration à un Etat légitime. Par conséquent, certains esprits en viennent à considérer que l'engagement terroriste est justifié. Si on pousse ce raisonnement à l'extrême, la violence envers des civils serait la seule solution et chaque Palestinien deviendrait alors un kamikaze potentiel. C'est oublier que si certaines mères clament leur fierté face au «martyre» volontaire de leur fils, de leur fille, d'autres dénoncent, à leurs risques et périls, l'action des organisations qui envoient à la mort leurs enfants. Des journalistes, des intellectuels palestiniens font preuve du même courage, osant affirmer que la création de leur futur Etat ne peut reposer sur le culte de la mort, voire sur la haine du Juif et de l'Occident, prônée par les islamistes les plus radicaux. Plutôt que de cautionner une barbarie sanguinaire par notre compassion, l'éthique exigerait de soutenir les valeurs défendues par ces hommes et ces femmes.

DE LA REGARDER COMME UN FILM DE FICTION, CERTAINS PERDENT TOUT DISCERNEMENT

En Israël, des adultes, des enfants, des juifs et des musulmans, meurent, indistinctement, pulvérisés par des bombes humaines. Pour leurs assassins, leur vie n'a de valeur que symbolique: ils représentent l'ennemi honni. Otages de la terreur, leur seul tort fut de prendre l'autobus, de faire leurs courses, de fêter la Pâque juive, d'aller danser, tout simplement, au mauvais endroit, au mauvais moment. Parle-t-on de «martyre» à leur propos? Jamais. Ils ne font pas partie du bon camp. A force de schématiser l'actualité, de la regarder comme un film de fiction, certains perdent tout discernement. Ils idéalisent globalement les Palestiniens, sans distinguer les terroristes des résistants authentiques, qui respectent le droit de la guerre.

Face à ces victimes emblématiques, ils s'efforcent de trouver des bourreaux, absolus eux aussi. Alors, peu importe comment, il faut que le «gentil» gagne sur le «méchant», le «faible» sur le «fort». Ils occultent les crimes de l'un pour justifier la mort de l'autre. Au coeur de cette vision caricaturale, l'imaginaire prend le pas sur la réalité, la compassion remplace la réflexion. Et fait perdre tout jugement moral.

Le respect d'autrui fait de nous de véritables êtres humains. Lorsque, sous prétexte d'altruisme, l'homme se permet de cautionner les crimes les plus aveugles, on peut, sérieusement, s'interroger sur sa cécité morale. Voir la réalité du Proche-Orient en dehors des clichés, laisser à chaque peuple le droit de vivre en paix et en sécurité, c'est oser affirmer, sans crainte ni complaisance: les attentats-suicides sont des crimes contre l'humanité. Aucune cause, proche ou lointaine, ne peut les justifier.

(1) Auteurs avec Ouzia Chait, Liliane Charenzowski, Regina Cykiert, Eliane Feld, Pascale Gruber, Danielle Perez, Alain Reisenfeld, Dominique Salomon et Danielle Wajs de «Attentats-suicides. Le cas israélo-palestinien», sous la direction d'Evelyne Guzy, préface de Pierre Mertens, 144 pages, 2004, (Voix du jour. Éd. Luc Pire).

© La Libre Belgique 2004