Une opinion de François Desriveaux, politologue et économiste.

Keynes avait acquis une grande notoriété grâce à la publication du livre intitulé Les conséquences économiques de la paix, dans lequel il dénonçait les conséquences désastreuses des sanctions imposées à l’Allemagne vaincue.

L’heure est aussi grave qu’il y a un siècle. L’économie-monde, qui est intimement imbriquée par l’éclatement des chaines de production, est touchée en plein cœur et paralysée. À nouveau, les États seront appelés à la rescousse pour éviter la catastrophe. Les déficits et la dette publique vont encore augmenter de façon considérable. La tentation sera donc grande de mener des politiques d’austérité comme ce fut le cas après la crise bancaire de 2008. Le droit du travail, ou du moins ce qu’il en reste, sera démantelé. On sommera le peuple de faire des sacrifices pour relancer l’économie.

Les pays nordiques demeurent inflexibles sur leur ligne puritaine, tandis que les pays du sud de l’Europe appellent à l’aide. Aucun assouplissement de la politique monétaire ou budgétaire n’est permis aux yeux des premiers, ce qui est un motif de colère légitime pour les seconds.

Analogie avec la Rome Antique

L’économie-monde est semblable à la Rome antique. Elle fut perdue parce qu’elle avait adopté pour protecteurs des dieux condamnés à périr. Par cette métaphore, Saint-Augustin voulait démontrer que l’effondrement de Rome, cité terrestre dévorée du désir de dominer et qui fut elle-même esclave de sa convoitise, résultait des mauvais choix de vie des romains.

L’analogie avec l’époque actuelle est frappante. Les réformes économiques engagées dans les années 1980 en sont l’expression la plus radicale et ont contribué à instrumentaliser l’imaginaire économique dont découle la promesse d’abondance, de prospérité et de bonheur individuel. Le développement de la consommation s’est entremêlé de promesses de bonheur et de bien-être collectif dans l’accès généralisé à l’abondance matérielle. Ce bel édifice est en train de voler en éclats. De plus en plus de personnes ressentent les dissonances entre leur expérience personnelle et le récit imaginaire qu’on leur serine. Le nombre de dépressions et de burn-out en Occident atteint des sommets, de même que les inégalités de richesses. En même temps que la prospérité, la rancune a augmenté. L’homme contemporain est un homme riche en colère.

Pourquoi cette insignifiance ?

Nous traversons une crise de civilisation caractérisée par l’insignifiance qui se manifeste à l’échelle de la société et de chaque individu. Notre société capitaliste se caractérise par l’impuissance à s’imaginer autrement, à questionner ses institutions et décider, de manière autonome, le sens de son destin. Sur le plan individuel, l’insignifiance consacre la naissance d’un sujet tiraillé, de manière plus ou moins résolue et intense, entre ces deux pôles opposés de l’imaginaire social. Ce tiraillement naît d’une adhésion à l’imaginaire capitaliste, à l’impasse des représentations qu’il véhicule, et à la distance qui semble séparer le temps présent d’une alternative possible. La propension de certains radicalismes, politiques ou religieux, à saisir certains individus, parfois dès le plus jeune âge, ne doit rien au hasard. L’insignifiance constitue un terreau propice à la frustration et la colère. Le Brexit, l’élection de Trump, la montée de l’extrême droite en Europe et les gilets jaunes ne sont-ils pas des signaux d’alerte suffisants de cette colère sourde ?

Pourquoi donc cette impuissance et cette insignifiance ? Étienne de la Boétie nous explique que le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie provient de la corruption profonde qui anime les hommes. "L’amour des richesses est la racine de tous les maux." Par cette phrase vieille de deux millénaires, l’apôtre Timothée nous adresse un avertissement, que nous soyons croyants ou non. Aujourd’hui, notre propre corruption et notre amour des richesses sont la source de l’asservissement et de la tyrannie. Il n’est plus possible de nier que le consumérisme a provoqué une catastrophe écologique et sociale. Si nous ne changeons pas, la crise sanitaire actuelle en accentuera encore les effets.

La politique économique devra s’adapter pour éviter l’effondrement de l’économie-monde et le cataclysme politique et social qui en découlerait. Face à la disparition inéluctable du travail et la nécessité de préserver notre environnement, la réduction massive du temps de travail et du niveau de production sont indispensables. L’instauration d’un revenu universel est également nécessaire. Ce sont deux mesures parmi tant d’autres qui devraient permettre de vivre une vie plus équilibrée et libre.

Un monde nouveau

Cette période de confinement est aussi une opportunité pour se projeter dans un monde nouveau. Nous constatons que beaucoup de nos habitudes nous asservissent. Certains ne voudront peut-être pas retourner à leur vie d’avant après quelques semaines d’une vie plus simple, soulagés du poids du consumérisme.

Posons-nous les vraies questions : Quelle est notre vocation dans ce monde ? Pourquoi travaillons-nous ? De quoi avons-nous besoin pour subsister ? Souhaitons-nous vivre libres ?

Chacun pourra apporter ses propres réponses. À l’échelle locale de nombreuses expériences post-capitalistes constituent des exemples d’une existence individuelle et collective plus équilibrée. Elles ouvrent un imaginaire reposant sur les principes d’autonomie et d’authenticité. Trois ingrédients devraient permettre une vie collective et intérieure épanouissante : la réappropriation du temps, l’engagement citoyen et la reconnexion à l’environnement naturel. Concrètement, cela peut se traduire par une multitude d’actions : ne plus acheter de voiture, ne plus regarder la télévision, rouler à vélo, aménager un potager, ne plus prendre l’avion, ne plus acheter d’ordinateur, passer du temps avec ses proches, apprendre à chanter ou à peindre, lire, méditer, réduire son temps de travail, partir en retraite spirituelle, faire du sport, …

L’homme contemporain est face à un choix qu’il ne pourra plus reporter très longtemps. Il peut choisir de se dépasser et d’entrer en guerre avec lui-même pour conquérir de nouveaux espaces de liberté. Il est possible d’inventer un art de vivre reposant sur des vertus que l’humanité a toujours valorisées : liberté, équité, loyauté, générosité et gratitude.