Dans la vie, il n’y a pas de solutions. Il y a des forces en marche. Il faut les créer et les solutions suivent", dixit Antoine de Saint-Exupéry.

Les idées reçues comportent une part de vérité, ce qui assure leur pérennité. Mais leur fonction est d’abord de faire consensus et d’assurer le confort de ceux qui y adhèrent. Elles visent à tenir le réel à distance pour se préserver de l’insécurité du changement. Une posture commune chez les Bouvard et Pécuchet - ces deux héros navrants et drôles de Flaubert - de notre temps est leur propension à moraliser. Non que l’éthique ne soit pas pertinente, elle est au contraire centrale. Encore faut-il se l’appliquer à soi-même et surtout ne pas esquiver le choc des valeurs avec la réalité. Trois clichés illustrent le propos : l’Amérique de Trump, la Chine de Xi Jinping et l’Allemagne d’Angela Merkel.

L’Amérique de Trump

Trump, c’est entendu, est incompétent, inconsistant et psychiquement instable. Au plus tôt il évacuera la Maison-Blanche, au mieux ! Il sera alors possible pour les Européens de compter à nouveau sur leur puissant allié pour remettre de l’ordre dans les affaires du monde qu’il a contribué à embrouiller. En réalité, Trump n’est pas une aberration de l’histoire politique des États-Unis. Il n’est pas la cause, mais le symptôme du profond désarroi d’une hyperpuissance qui voit son hégémonie défiée par l’irrésistible émergence de la Chine, laquelle menace la suprématie américaine en "hard power". Mais la perte en "soft power" est plus sévère encore : la désinvolture climatique et le refus de distribuer équitablement la richesse générée par la mondialisation et la révolution numérique parlent pour eux-mêmes. Sans État-providence, l’Amérique n’intègre plus ses minorités comme jadis le fordisme - qui en tenait lieu - a pu le faire avec les vagues d’immigrés antérieures. Le melting-pot ne fonctionne plus et le "rêve américain" se dissipe dans le néolibéralisme de l’héritage Reagan-Clinton.

L’Europe, pourvu qu’elle consolide son modèle et ne le laisse pas se miner sous l’effet de la concurrence fiscale et salariale, peut inspirer un grand virage vers le développement durable aux États-Unis, une condition de la paix du monde. Elle doit pour cela s’émanciper de son aliénation atlantiste.

La Chine de Xi Jinping

La Chine de Xi Jinping est, à l’opposé, une puissance hégémonique montante et donc exposée à l’hubris que le nationalisme nourrit naturellement. Qu’on le veuille ou non, la Chine, après "le siècle des humiliations" que lui ont imposé l’Occident et le Japon, doit sa renaissance à deux forces : le leadership du PCC et le capitalisme mondialisé. On n’affaiblira pas le premier en restreignant l’accès de la Chine au second. Bien au contraire !

Les Occidentaux déplorent que la Chine n’évolue pas dans la direction des droits de l’homme et de la démocratie, qu’elle entende récupérer Hong Kong aujourd’hui et Taïwan demain, et, enfin, qu’elle opprime ses minorités tibétaine et ouïgoure. Washington a donc entrepris une stratégie d’isolement de la Chine, qui est pourtant son premier partenaire commercial. Le Covid-19 est ainsi exploité contre la Chine, accusée d’imprudence et de dissimulation, et l’entreprise Huawei est mise hors la loi.

La tension monte entre les États-Unis et la Chine. Les Européens sont sommés de prendre parti dans une confrontation qu’ils pourraient pourtant contenir et prévenir, en agissant comme un bloc stratégique opérationnel. Mais les Européens préfèrent s’en tenir à un discours moralisateur, non dépourvu d’ambiguïté lorsque les intérêts commerciaux de nos grands États sont en cause. Renforcer l’euro et se doter d’une Défense commune au sein de l’Otan, financée par un impôt européen, assureraient l’Europe de la puissance nécessaire à la négociation avec la Chine sur le climat, sur le système multilatéral commercial et financier, sur l’assistance à apporter à l’Afrique. Mais il n’en est pas question. L’Europe parle de la Chine, elle ne lui parle pas, car elle ne maîtrise pas le seul langage que Pékin pourrait comprendre : celui de la puissance. Les Européens préfèrent la protestation morale à l’engagement stratégique. Vous avez dit l’esprit de Munich ?

L’Allemagne d’Angela Merkel

Enfin, l’Allemagne est perçue par une partie des élites européennes comme le parangon de toutes les vertus de l’économie sociale de marché : consensus social, excellence industrielle, orthodoxie financière, surplus commercial, fermeture du nucléaire et parcs éoliens. L’initiative franco-allemande d’un emprunt communautaire de 750 milliards d’euros comme axe d’un plan de relance conjuguant verdissement et solidarité transforme l’aura d’Angela Merkel en rayonnement incandescent. Certes, il faut se réjouir de cette avancée. Mais il faut aussi quitter la lorgnette du moralisateur pour le télescope de l’analyste.

Tout a été fait pour donner à l’Allemagne sa prééminence actuelle en Europe : la remise de sa dette extérieure et le plan Marshall de l’après-guerre, la réunification, la constitution d’un hinterland de sous-traitance et d’immigration bon marché à l’Est, un euro qui ne s’apprécie pas en proportion de l’énorme surplus extérieur, privilège anormal dès lors qu’il n’a pas pour contrepartie des transferts budgétaires automatiques vis-à-vis des États moins avancés de l’eurozone, une influence excessive dans l’établissement et le respect des normes européennes automobiles et chimiques, de sérieux dysfonctionnements bancaires et financiers, un sous-investissement en Défense.

L’Allemagne n’est pas un paradis social, mais une société duale marquée par de graves problèmes de sous-prolétariat immigré et de précarité féminine. Le charbon et le lignite posent de sérieux problèmes environnementaux et la triche sur les émissions automobiles aussi. L’Allemagne continue pourtant obstinément, et ce malgré les craintes exprimées par la chancelière quant à la fiabilité du partenaire américain, à occulter par son inertie toute la problématique géopolitique de l’Europe.

N’idéalisons, ni ne vilipendons pas l’Allemagne. Amenons-la à renforcer structurellement l’euro et à contribuer à une Défense commune. Le plan de relance de 750 milliards est une avancée. Ce n’est pas une alternative à la refondation du projet européen.

Les idées reçues nourrissent l’apathie et le défaitisme. L’hermétisme des solutions techniques tient le citoyen à l’écart du débat. Inversons la donne : éveillons les forces de questionnement et de changement en Europe. Sollicitons l’intelligence et la responsabilité citoyennes.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "De Flaubert à Saint-Ex, l’Europe".